Comment comprendre les réserves suscitées par le Synode ?

tribune parue dans La Croix le 7 février 2025 Quatre enseignants-chercheurs de l’Institut catholique de Paris (ICP) reviennent sur le Synode et sa réception contrastée en France, différente selon les générations. Ils insistent sur l’importance du Synode comme nouvelle étape dans la réception de Vatican II, un sujet majeur à l’heure des « replis identitaires ».
Une longue démarche synodale romaine, entreprise en 2021, vient de livrer ses conclusions après quatre années de travaux (la durée du concile Vatican II !), qui ont mobilisé beaucoup d’énergie dans le monde catholique et au-delà. La réception de la démarche fut inégale. Qu’en sera-t-il pour le document final ? Dans un certain nombre de pays, les fidèles n’ont pas compris en quoi leur participation était attendue, habitués qu’ils sont à suivre les décisions du clergé.
En France, un clivage a pu être observé entre les messalisants, selon une ligne de partage générationnelle. En effet, une partie de la jeunesse catholique pratiquante française s’est montrée indifférente. L’implication des diocèses a été variable elle aussi, avec d’assez grandes disparités dans la manière dont les évêques ont cherché à impliquer les ressources locales et à stimuler les relais, pour alimenter et recueillir la réflexion des fidèles.
Parmi les facteurs des réserves constatées, trois sont aisément identifiables. Le premier est l’hésitation concernant la nature et, consécutivement, l’enjeu de cette réflexion partagée des fidèles. Cette hésitation a pu conforter l’interprétation de cette expérience de réflexion commune comme un exercice pastoral dont le but était seulement d’animer la vie des communautés.
Or, le sensusfidei fidelium est une réalité dont la nature profondément baptismale et théologique confère à l’implication des fidèles dans la réflexion commune un enjeu suffisamment fondamental pour qu’il puisse être qualifié de dogmatique : si le charisme des évêques leur donne d’arbitrer et de confirmer en cas de conflit dogmatique, c’est dans le cœur des croyants que la Révélation connaît son développement. Dans cette perspective, il conviendrait de mieux prendre en considération l’apport du magistère universitaire.
Une méthode synodale peu lisible
Le deuxième facteur tient à la méthode. Les synthèses diocésaines et nationales ont été réalisées dans des délais contraints et se sont ensuite trouvées diluées dans des synthèses continentales. Si le centralisme romain a été un atout dans l’impulsion donnée, il a aussi posé une difficulté dans la mise en œuvre et la prise de conscience de l’importance du Synode. Enfin, une certaine spiritualisation du propos a rendu peu lisibles les traductions concrètes qu’il était possible d’attendre de cette démarche de grande ampleur, même s’il apparaît que, pour le pape, la synodalité est d’abord une démarche de conversion. Un sentiment de « tout ça pour ça » a eu une action abrasive.
Ces trois facteurs pointent tous vers deux questions ecclésiologiques fondamentales : la coresponsabilité baptismale et l’articulation entre le local et l’universel, entre le singulier et le communautaire. Le document final l’illustre avec éclat en abordant courageusement ces questions. Mieux encore : en rappelant l’ecclésiologie de Vatican II dont l’axe est celui de l’Église peuple de Dieu, le Synode s’est révélé une étape dans la réception, toujours en cours, du dernier concile.
Ce point est particulièrement décisif en ces temps où le catholicisme, plus mondial que jamais, relève des défis locaux extrêmement diversifiés, dans un contexte général qui voit croître diverses formes de replis identitaires. Les catholiques sont eux-mêmes embarqués dans cette tendance et ils peuvent s’installer dans l’illusion d’un catholicisme affecté du rôle de marqueur d’identité et de pourvoyeur de réponses toutes faites. La même chose pourrait être dite d’autres confessions chrétiennes.
Revaloriser la réflexion théologique
La suite à laquelle appelle le document final du Synode réclame l’ensemble des ressources des disciplines théologiques, droit canonique compris. Il importe de promouvoir une écoute attentive non pas seulement de tel ou tel expert en fonction de ses affinités avec tel ou tel membre de la Conférence des évêques, mais des lieux où se pense et se fait la théologie dans le concert des spécialités, avec une liberté de pensée que régulent le patrimoine chrétien, le dialogue des rationalités, le contexte culturel et ecclésial et l’exigence académique.
Ces lieux se trouvent provoqués à une plus grande attention aux réalités locales, au christianisme vécu par nos contemporains, car si la tâche de penser ce qui se vit demande des compétences poussées, l’expertise propre au vécu lui-même est, quant à elle, portée par tous. Nous appelons de nos vœux une revalorisation de la réflexion théologique, une plus grande disponibilité, de la part de celle-ci, à être bousculée par les questions venant du terrain, et une égale disponibilité de l’institution ecclésiale à se laisser interpeller par la réflexion théologique et le sensus fidei fidelium. N’est-il pas temps, parmi tous les lieux de synodalité, de se poser sérieusement la question d’un concile particulier ?
Publié le 07 février 2025
Comment comprendre les réserves suscitées par le Synode ?
tribune parue dans La Croix le 7 février 2025 Quatre enseignants-chercheurs de l’Institut catholique de Paris (ICP) reviennent sur le Synode et sa réception contrastée en France, différente selon les générations. Ils insistent sur l’importance du Synode comme nouvelle étape dans la réception de Vatican II, un sujet majeur à l’heure des « replis identitaires ».
Une longue démarche synodale romaine, entreprise en 2021, vient de livrer ses conclusions après quatre années de travaux (la durée du concile Vatican II !), qui ont mobilisé beaucoup d’énergie dans le monde catholique et au-delà. La réception de la démarche fut inégale. Qu’en sera-t-il pour le document final ? Dans un certain nombre de pays, les fidèles n’ont pas compris en quoi leur participation était attendue, habitués qu’ils sont à suivre les décisions du clergé.
En France, un clivage a pu être observé entre les messalisants, selon une ligne de partage générationnelle. En effet, une partie de la jeunesse catholique pratiquante française s’est montrée indifférente. L’implication des diocèses a été variable elle aussi, avec d’assez grandes disparités dans la manière dont les évêques ont cherché à impliquer les ressources locales et à stimuler les relais, pour alimenter et recueillir la réflexion des fidèles.
Parmi les facteurs des réserves constatées, trois sont aisément identifiables. Le premier est l’hésitation concernant la nature et, consécutivement, l’enjeu de cette réflexion partagée des fidèles. Cette hésitation a pu conforter l’interprétation de cette expérience de réflexion commune comme un exercice pastoral dont le but était seulement d’animer la vie des communautés.
Or, le sensusfidei fidelium est une réalité dont la nature profondément baptismale et théologique confère à l’implication des fidèles dans la réflexion commune un enjeu suffisamment fondamental pour qu’il puisse être qualifié de dogmatique : si le charisme des évêques leur donne d’arbitrer et de confirmer en cas de conflit dogmatique, c’est dans le cœur des croyants que la Révélation connaît son développement. Dans cette perspective, il conviendrait de mieux prendre en considération l’apport du magistère universitaire.
Une méthode synodale peu lisible
Le deuxième facteur tient à la méthode. Les synthèses diocésaines et nationales ont été réalisées dans des délais contraints et se sont ensuite trouvées diluées dans des synthèses continentales. Si le centralisme romain a été un atout dans l’impulsion donnée, il a aussi posé une difficulté dans la mise en œuvre et la prise de conscience de l’importance du Synode. Enfin, une certaine spiritualisation du propos a rendu peu lisibles les traductions concrètes qu’il était possible d’attendre de cette démarche de grande ampleur, même s’il apparaît que, pour le pape, la synodalité est d’abord une démarche de conversion. Un sentiment de « tout ça pour ça » a eu une action abrasive.
Ces trois facteurs pointent tous vers deux questions ecclésiologiques fondamentales : la coresponsabilité baptismale et l’articulation entre le local et l’universel, entre le singulier et le communautaire. Le document final l’illustre avec éclat en abordant courageusement ces questions. Mieux encore : en rappelant l’ecclésiologie de Vatican II dont l’axe est celui de l’Église peuple de Dieu, le Synode s’est révélé une étape dans la réception, toujours en cours, du dernier concile.
Ce point est particulièrement décisif en ces temps où le catholicisme, plus mondial que jamais, relève des défis locaux extrêmement diversifiés, dans un contexte général qui voit croître diverses formes de replis identitaires. Les catholiques sont eux-mêmes embarqués dans cette tendance et ils peuvent s’installer dans l’illusion d’un catholicisme affecté du rôle de marqueur d’identité et de pourvoyeur de réponses toutes faites. La même chose pourrait être dite d’autres confessions chrétiennes.
Revaloriser la réflexion théologique
La suite à laquelle appelle le document final du Synode réclame l’ensemble des ressources des disciplines théologiques, droit canonique compris. Il importe de promouvoir une écoute attentive non pas seulement de tel ou tel expert en fonction de ses affinités avec tel ou tel membre de la Conférence des évêques, mais des lieux où se pense et se fait la théologie dans le concert des spécialités, avec une liberté de pensée que régulent le patrimoine chrétien, le dialogue des rationalités, le contexte culturel et ecclésial et l’exigence académique.
Ces lieux se trouvent provoqués à une plus grande attention aux réalités locales, au christianisme vécu par nos contemporains, car si la tâche de penser ce qui se vit demande des compétences poussées, l’expertise propre au vécu lui-même est, quant à elle, portée par tous. Nous appelons de nos vœux une revalorisation de la réflexion théologique, une plus grande disponibilité, de la part de celle-ci, à être bousculée par les questions venant du terrain, et une égale disponibilité de l’institution ecclésiale à se laisser interpeller par la réflexion théologique et le sensus fidei fidelium. N’est-il pas temps, parmi tous les lieux de synodalité, de se poser sérieusement la question d’un concile particulier ?
Publié le 07 février 2025
Comment comprendre les réserves suscitées par le Synode ?

tribune parue dans La Croix le 7 février 2025 Quatre enseignants-chercheurs de l’Institut catholique de Paris (ICP) reviennent sur le Synode et sa réception contrastée en France, différente selon les générations. Ils insistent sur l’importance du Synode comme nouvelle étape dans la réception de Vatican II, un sujet majeur à l’heure des « replis identitaires ».
Une longue démarche synodale romaine, entreprise en 2021, vient de livrer ses conclusions après quatre années de travaux (la durée du concile Vatican II !), qui ont mobilisé beaucoup d’énergie dans le monde catholique et au-delà. La réception de la démarche fut inégale. Qu’en sera-t-il pour le document final ? Dans un certain nombre de pays, les fidèles n’ont pas compris en quoi leur participation était attendue, habitués qu’ils sont à suivre les décisions du clergé.
En France, un clivage a pu être observé entre les messalisants, selon une ligne de partage générationnelle. En effet, une partie de la jeunesse catholique pratiquante française s’est montrée indifférente. L’implication des diocèses a été variable elle aussi, avec d’assez grandes disparités dans la manière dont les évêques ont cherché à impliquer les ressources locales et à stimuler les relais, pour alimenter et recueillir la réflexion des fidèles.
Parmi les facteurs des réserves constatées, trois sont aisément identifiables. Le premier est l’hésitation concernant la nature et, consécutivement, l’enjeu de cette réflexion partagée des fidèles. Cette hésitation a pu conforter l’interprétation de cette expérience de réflexion commune comme un exercice pastoral dont le but était seulement d’animer la vie des communautés.
Or, le sensusfidei fidelium est une réalité dont la nature profondément baptismale et théologique confère à l’implication des fidèles dans la réflexion commune un enjeu suffisamment fondamental pour qu’il puisse être qualifié de dogmatique : si le charisme des évêques leur donne d’arbitrer et de confirmer en cas de conflit dogmatique, c’est dans le cœur des croyants que la Révélation connaît son développement. Dans cette perspective, il conviendrait de mieux prendre en considération l’apport du magistère universitaire.
Une méthode synodale peu lisible
Le deuxième facteur tient à la méthode. Les synthèses diocésaines et nationales ont été réalisées dans des délais contraints et se sont ensuite trouvées diluées dans des synthèses continentales. Si le centralisme romain a été un atout dans l’impulsion donnée, il a aussi posé une difficulté dans la mise en œuvre et la prise de conscience de l’importance du Synode. Enfin, une certaine spiritualisation du propos a rendu peu lisibles les traductions concrètes qu’il était possible d’attendre de cette démarche de grande ampleur, même s’il apparaît que, pour le pape, la synodalité est d’abord une démarche de conversion. Un sentiment de « tout ça pour ça » a eu une action abrasive.
Ces trois facteurs pointent tous vers deux questions ecclésiologiques fondamentales : la coresponsabilité baptismale et l’articulation entre le local et l’universel, entre le singulier et le communautaire. Le document final l’illustre avec éclat en abordant courageusement ces questions. Mieux encore : en rappelant l’ecclésiologie de Vatican II dont l’axe est celui de l’Église peuple de Dieu, le Synode s’est révélé une étape dans la réception, toujours en cours, du dernier concile.
Ce point est particulièrement décisif en ces temps où le catholicisme, plus mondial que jamais, relève des défis locaux extrêmement diversifiés, dans un contexte général qui voit croître diverses formes de replis identitaires. Les catholiques sont eux-mêmes embarqués dans cette tendance et ils peuvent s’installer dans l’illusion d’un catholicisme affecté du rôle de marqueur d’identité et de pourvoyeur de réponses toutes faites. La même chose pourrait être dite d’autres confessions chrétiennes.
Revaloriser la réflexion théologique
La suite à laquelle appelle le document final du Synode réclame l’ensemble des ressources des disciplines théologiques, droit canonique compris. Il importe de promouvoir une écoute attentive non pas seulement de tel ou tel expert en fonction de ses affinités avec tel ou tel membre de la Conférence des évêques, mais des lieux où se pense et se fait la théologie dans le concert des spécialités, avec une liberté de pensée que régulent le patrimoine chrétien, le dialogue des rationalités, le contexte culturel et ecclésial et l’exigence académique.
Ces lieux se trouvent provoqués à une plus grande attention aux réalités locales, au christianisme vécu par nos contemporains, car si la tâche de penser ce qui se vit demande des compétences poussées, l’expertise propre au vécu lui-même est, quant à elle, portée par tous. Nous appelons de nos vœux une revalorisation de la réflexion théologique, une plus grande disponibilité, de la part de celle-ci, à être bousculée par les questions venant du terrain, et une égale disponibilité de l’institution ecclésiale à se laisser interpeller par la réflexion théologique et le sensus fidei fidelium. N’est-il pas temps, parmi tous les lieux de synodalité, de se poser sérieusement la question d’un concile particulier ?
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Publié le 07 février 2025