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Saint Augustin 6 articles de  » La Croix « 

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Les « Confessions », de saint Augustin : récit d’un itinéraire spirituel vers le Christ

 Christel Juquois in  » La Croix « 

Le pape Léon XIV cite saint Augustin dans presque toutes ses homélies. La Croix propose une série sur six grandes œuvres de ce prestigieux Père de l’Église. Cette semaine, les Confessions nous mènent à la découverte de sa vie et de son chemin de conversion.

De quoi parlent les Confessions ?

Les Confessions sont une autobiographie d’Augustin, un genre littéraire inédit à une époque où l’on ne parlait pas de soi. L’auteur y relit sa vie dans les neuf premiers livres, depuis sa petite enfance jusqu’à sa conversion et son baptême. Les quatre derniers répondent, dix ans après sa conversion, aux interrogations philosophiques et théologiques qui l’avaient tourmenté.

Sa réflexion sur sa propre histoire est animée par deux grandes questions : qui est Dieu, et d’où vient le mal ? Il analyse les mécanismes intérieurs qui poussent au mal, racontant notamment un vol de poires commis dans sa jeunesse pour le simple plaisir de la transgression (II, 4). Il avoue son attrait pour les honneurs et sa difficulté à se passer d’une femme dans sa vie. « Il ne le fait pas pour étaler son ego », expliquait Lucien Jerphagnon (1) dans une émission sur France Culture peu de temps avant sa mort en 2011. « Il vise trois choses : confesser sa foi en la gloire de Dieu, confesser qu’il n’en était pas digne et faire des aveux. »

Pour Isabelle Bochet (2), les Confessions sont « le récit qu’Augustin fait de son propre itinéraire, à la lumière de l’Écriture et de ce qu’il a compris de Dieu et de la foi chrétienne ». En réalité, « le héros de l’histoire, ce n’est pas Augustin, c’est Dieu, explique le père Dominique Salin (3). Les Confessions retracent l’histoire de l’action de Dieu, de la grâce, dans sa vie. » Une histoire de libération du mal et du péché qui le mène à la louange : « L’homme veut vous louer, lui, part médiocre de votre création » (Confessions I, 1).

Que dit Augustin de son itinéraire ?

Né d’une famille modeste dans un petit village de l’actuelle Kabylie (Algérie), Augustin, comme la plupart des enfants mâles, n’a pas été baptisé à sa naissance. À l’école, c’est un petit prodige. Un mécène financera ses études supérieures à Carthage. Le jeune homme fera une carrière exceptionnelle, jusqu’à obtenir la charge d’orateur de l’empereur (il écrit ses discours) et la chaire de rhétorique de la capitale, Milan. À la veille de sa conversion, il est en passe de devenir gouverneur d’une des provinces de l’Empire. « Son plus grand péché, assurait Lucien Jerphagnon, ce n’est pas la débauche comme on le dit trop souvent, c’est son ambition démesurée, une course aux honneurs. »

À 16 ans, ébloui par la lecture de Cicéron, il avait décidé d’adopter l’idéal de vie stoïcien : la sagesse, qui suppose le détachement des biens, des honneurs, des appétits charnels. Or il vivait en couple avec une femme, dont il avait déjà un fils. Une quête de quinze années commence alors : il passe neuf ans adepte de la religion manichéenne, traverse une courte période de scepticisme, découvre les néoplatoniciens, dont certains sont chrétiens. Jusqu’à la rencontre décisive avec Ambroise, évêque de Milan, dont les sermons le persuadent que le christianisme est la voie à suivre.

La mère d’Augustin est chrétienne. Mais une première approche de la Bible l’a arrêté : « Trop de meurtres, d’incestes, d’horreurs dans la Genèse et l’Exode », explique le père Salin. C’est la lecture de saint Jean et surtout de saint Paul qui achève de le retourner. Un jour d’août 386, raconte-t-il dans le livre VIII, il vit un moment de crise. Il entend alors une voix lui dire : « Prends et lis. » Il y reconnaît une invitation de Dieu à ouvrir les lettres de Paul qu’il avait devant lui et lit : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne pourvoyez pas à la convoitise de la chair » (Rm 13, 14).

Alors qu’il se croyait incapable de renoncer aux honneurs et aux femmes, « il s’est découvert pardonné par le Christ », explique Dominique Salin. Il a déjà démissionné de ses hautes fonctions et renvoyé sa compagne. « Curieusement, bien qu’il ait un fils, Augustin ne s’est pas projeté en père de famille chrétien, mais en moine », note le théologien. Baptisé à 32 ans, il retourne en Afrique. La sérénité d’une vie de moine ne lui sera pas accordée : l’évêque d’Hippone repère en lui l’homme providentiel qui pourrait lui succéder, et l’ordonne prêtre presque malgré lui. Il sera évêque cinq ans plus tard.

Pourquoi lire aujourd’hui les Confessions d’Augustin ?

« Il pensait, expliquait Lucien Jerphagnon, que le monde est plein d’autres Augustin en puissance, à qui devrait échoir comme à lui cette grâce extraordinaire de se découvrir et de découvrir Dieu en même temps, même s’ils avaient fait les pires âneries. » Pour Isabelle Bochet, en effet, « chaque lecteur peut s’identifier à Augustin et se reconnaître dans sa quête, dans ses erreurs, ses doutes, ses questions… Son expérience a une dimension universelle ».

Les Confessions d’Augustin enseignent que c’est en trouvant Dieu que l’on se trouve soi-même, ce qui pourrait intéresser la quête de soi contemporaine. Il montre à ses lecteurs, assure Isabelle Bochet, que « la relation à Dieu nous constitue comme hommes. Dieu n’est pas celui qui m’enlève la liberté, mais celui qui me la donne ». Pour le père Salin, « faisant retour sur sa vie avec une honnêteté et une franchise extraordinaires, Augustin est le prototype de l’homme occidental, à qui Dieu permet de se tenir devant lui en disant “je” sur quatre cents pages ».

« La Cité de Dieu », de saint Augustin : décryptage d’un texte phare du christianisme à lire en temps troublés

Guillaume Daudé in « La Croix »

Quel est le sujet de « La Cité de Dieu » ?

« L’univers s’écroule », écrit saint Jérôme, depuis Bethléem, réagissant à la mise à sac de Rome par les troupes wisigothes d’Alaric. Pour la première fois depuis huit cents ans, la cité de l’empire sans limites est occupée par des troupes ennemies. C’est à partir de ce désastre qu’Augustin entreprend son vaste ouvrage, de plus de 1 000 pages en français, qu’il n’achève qu’en 426.

Alors que les païens mettent en cause la responsabilité du christianisme et l’abandon des dieux traditionnels, il leur répond que ces dieux ne sont pas efficaces ; que Rome a toujours connu des catastrophes, résume Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à Sorbonne Université. Augustin se distingue aussi des chrétiens qui, depuis Eusèbe de Césarée, développent une vision providentialiste de l’histoire, liant le règne de Dieu au destin de l’Empire romain, et professant que l’unification du monde méditerranéen sous la Pax Romana aurait été voulue par Dieu pour permettre la diffusion du christianisme.

Mais l’intention d’Augustin ne se réduit pas à tirer les leçons de cet événement. Dans la première grande partie de son ouvrage – les dix premiers livres –, il s’attache plus largement à réfuter le polythéisme romain, « utile, selon lui, ni à la vie dans ce monde, ni pour obtenir la vie éternelle », selon l’historien. Dans une deuxième grande partie, constituée de 12 livres, Augustin médite sur l’histoire de l’humanité du point de vue du salut, les quatre derniers livres portant sur l’au-delà et proposant une réflexion sur ce qu’est la paix céleste, l’enfer et la béatitude. C’est un véritable « manuel de christianisme », selon Jean-Marie Salamito.

Que désigne « la cité de Dieu » ?

Cette expression est tirée du psaume 86 – qui renvoie dans ce texte à la Jérusalem historique – puis réinterprétée par les Pères de l’Église, à une réalité invisible, la Jérusalem céleste. Si le titre fait référence uniquement à la cité de Dieu, Augustin médite aussi sur l’histoire de la cité des hommes ou de la cité terrestre. Il donne une définition des deux cités au livre XIV, chapitre 28 : la cité terrestre correspond à l’ensemble de tous les êtres humains qui, à travers l’histoire, depuis la chute d’Adam et Ève, ont préféré leur propre personne à Dieu ; la cité de Dieu correspond à ceux qui ont su aimer Dieu et le placer au-dessus de tout.

Ce sont deux genres d’êtres humains, qu’on a souvent tendance à distinguer de manière trop tranchée. Cependant, pour Augustin, « tout être humain naît dans la faute d’Adam, et est donc citoyen de la cité terrestre, mais par la grâce et la vie chrétienne, il devient aussi un citoyen de la cité de Dieu », explique Jean-Marie Salamito. « La cité terrestre est la matière première de la cité de Dieu », ajoute-t-il. La deuxième partie de l’œuvre est ainsi une histoire de la conversion de l’humanité. Elle raconte comment Dieu intervient dans l’histoire des hommes et rassemble ceux qui vont rejoindre la cité céleste.

Quelle est la pensée politique d’Augustin ?

Outre le thème essentiel de la conversion de l’humanité, La Cité de Dieu contient de nombreuses digressions sur d’autres thèmes, notamment politiques. Comment une cité peut durer ?, se demande par exemple Augustin dans le livre II – question qui est le problème principal de la philosophie politique antique, rappelle Jean-Marie Salamito. Augustin y énonce une critique de la religion romaine sous un angle sociopolitique, en montrant que les dieux romains sont coupables de ne pas avoir enseigné aux Romains une morale qui aurait garanti la pérennité de leur république.

Celle-ci a ainsi sombré dans les guerres civiles, au Ier siècle av. J.-C. Pour qu’une cité survive et connaisse une longue histoire, il faut qu’elle soit inspirée par le christianisme, grâce à une parole de l’Église qui cherche à inspirer un meilleur comportement aux citoyens. « L’évêque d’Hippone inaugure ainsi une tradition de pensée allant de Montesquieu à Hartmut Rosa, qui justifie l’utilité d’une inspiration religieuse pour la contribution de chaque citoyen à la vie collective », conclut l’historien.

Le second grand livre sur la politique – le livre XIX – a fait l’objet d’un contresens il y a près d’un siècle, devenu aujourd’hui un lieu commun, véhiculé par l’expression d’« augustinisme politique » forgée par Henri-Xavier Arquillière. Augustin soumettrait le pouvoir politique à l’autorité religieuse et ne respecterait pas le loyalisme politique que commande saint Paul (Rm 13, 1-2). Or, selon Jean-Marie Salamito, la problématique de La Cité de Dieu n’est pas celle du rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, mais la place des chrétiens dans la société. L’erreur a été de croire ensuite que la cité terrestre renvoie à l’État et la cité céleste à l’Église-institution, alors que la première désigne l’ensemble des êtres humains tant qu’ils ne se sont pas convertis, et la seconde, l’Église du ciel.

Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?

La Cité de Dieu est un classique, non pas au sens « de pièces de musée, mais de repères utiles à toutes les générations », met en garde Jean-Marie Salamito. Chacun y est susceptible de trouver un thème qui l’intéresse, en parcourant la table des matières, grâce à l’extraordinaire diversité des sujets abordés. La Cité de Dieu nous rappelle en particulier le sens chrétien de l’histoire, d’autant plus en temps de troubles. « Bien sûr, la Jérusalem céleste est invisible, mais elle se construit progressivement dans l’histoire par un processus de conversion », appuie Jean-Marie Salamito, évoquant les chiffres de la progression du catholicisme dans le monde, publiés chaque année par le Vatican.

 

« Aime et fais ce que tu veux » : Quand saint Augustin commente la Première Épître de Jean

Christel Juquois in  » La Croix « 

Quand et pourquoi Augustin a-t-il composé un commentaire de la Première Épître de Jean ?

Les dix traités qui composent le Commentaire de la Première Épître de saint Jean sont dix sermons adressés aux paroissiens d’Augustin, et particulièrement aux néophytes qui viennent d’être baptisés dans la nuit de Pâques de l’an 407. Dans l’introduction de l’édition de la Bibliothèque augustinienne (2008), le théologien Daniel Dideberg (1935-2020) expliquait : « Pour le prédicateur africain, il ne suffit pas d’avoir reçu ces divers sacrements (le baptême et l’eucharistie, NDLR). Il faut encore posséder leur fruit, leur vertu qui est la charité. » Augustin a donc proposé à son auditoire un commentaire, verset par verset, de l’Épître de Jean. Il y développe un formidable enseignement théologique et spirituel sur l’amour.

Une autre raison a poussé Augustin à cette prédication. Depuis la dernière grande persécution des chrétiens dans l’Empire romain, cent ans plus tôt, l’Église d’Afrique est déchirée par ce que l’on a appelé la crise donatiste. Cette crise a provoqué « un schisme de plus d’un siècle entre les donatistes (du nom de Donat, leur premier chef de file), qui se considéraient comme les héritiers des martyrs et qui avaient conservé la tradition nord-africaine de rebaptiser les schismatiques ; et les catholiques, dont ils accusent les responsables d’avoir collaboré avec les autorités romaines au moment des persécutions », explique le père Nicolas Potteau, assomptionniste (2). Aux donatistes qui se pensaient les seuls légitimes dans l’Église, Augustin reproche leur « haine fraternelle » et appelle à la communion de l’Église que permet l’amour fraternel.

Qu’est-ce que la charité, ou l’amour, selon Augustin ?

« Dieu est amour », écrit saint Jean à deux reprises, dans le 4e chapitre de sa Première Lettre (v. 8 et 16). Cette affirmation d’un Dieu amour (agapè en grec, dilectio en latin), unique dans le Nouveau Testament, se fonde sur le « suprême témoignage d’amour » que le Christ a donné à l’humanité en mourant pour elle sur la croix : « C’est donc la charité qui est le motif de l’Incarnation », expliquait Paul Agaësse (1905-1979) dans l’introduction au Commentaire édité dans la collection Sources chrétiennes (Cerf, 1961).

Cette affirmation d’un Dieu amour n’ouvre pas, dans le Commentaire, sur une réflexion sur la nature du Christ (Augustin le fait dans d’autres écrits), mais sur une exhortation à pratiquer la charité. Pourquoi ? Parce que, selon la suite du verset 16 de Jean, « qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui ». Nul n’a vu Dieu, explique Augustin, « et cependant (…) il a des mains : ce sont celles qui tendent l’aumône au pauvre. Il a des yeux : c’est avec leur regard qu’il comprend l’indigent » (traité VIII, 10). Pratiquer la charité, c’est vivre en communion avec Dieu. C’est la seule porte ouverte, avec la foi, vers le salut. Foi et charité vont de pair : « La foi sans les œuvres n’assure pas le salut. Or l’œuvre de la foi, c’est l’amour lui-même » (tr. X, 1). Qu’est-ce qu’aimer veut dire ?

« Aime et fais ce que tu veux », écrit Augustin (tr. VII, 8). Cet adage célèbre pourrait laisser croire que, du moment qu’on aime, peu importe ce que l’on fait. En réalité, faire ce que l’on veut vraiment, quand on est accordé à l’amour de Dieu, c’est aimer. Comme l’explique Isabelle Bochet (3), « si je suis habité par un amour désintéressé de Dieu et du prochain, alors je ne peux faire que le bien, parce que l’amour est la racine de l’agir » (cf. tr. VII, 6). C’est à l’aune de la charité que se mesure la valeur d’un acte : « Si tu te tais, tu te tais par amour ; si tu cries, tu cries par amour ; si tu corriges, tu corriges par amour » (tr. VII, 8).

« Pour Augustin, un même acte peut être bon ou mauvais. Tout procède de l’intention qui le motive », explique Nicolas Potteau, rappelant que le précepte d’Augustin s’inscrit dans un traité où il est beaucoup question de « correction fraternelle ». Pratiquer la charité, c’est aussi « corriger » ses enfants, remettre ses frères dans le droit chemin quand on les voit s’égarer, vouloir le bien d’autrui – même si autrui ne le veut pas lui-même. « Ce qui suppose qu’on corrige seulement quand ne pas le faire serait manquer à l’amour, comme un père qui laisserait son enfant se mettre en danger par peur de le mécontenter », résume le père Potteau, insistant sur le caractère « fraternel » de la correction.

Comment l’être humain, marqué par le péché, peut-il parvenir à l’amour ?

Livré à lui-même, l’homme est « ténèbres » (tr. 1, 4). Pour faire entrer la lumière et accéder à Dieu, il a le secours du Christ. Encore faut-il se tenir dans la vérité, c’est-à-dire dans la lumière, explique Augustin, en reconnaissant que l’on est pécheur : « Avant tout, donc, faisons l’aveu de nos péchés ; puis ayons la charité, (…)car la charité seule fait disparaître notre culpabilité. » (tr. I, 6)

« Pour Augustin, rappelle Isabelle Bochet, la perfection chrétienne, c’est la perfection de l’amour », qui culmine dans « l’amour de ses ennemis » et dans l’imitation du don que le Christ a fait de sa vie. Certes, personne n’échappe à la marque du péché, mais le Christ nous a rachetés et ce faisant, « il a complètement changé notre avenir », écrit Augustin (tr. II, 10). « La perfection de l’amour ici-bas ne peut être que celle de l’homme en route vers l’amour parfait que nous vivrons quand nous serons dans la vision de Dieu », poursuit Isabelle Bochet. « Pour tous les fidèles qui cherchent la patrie, ce monde est ce que fut le désert pour le peuple d’Israël. Sans doute ils erraient encore (…), mais sous la conduite de Dieu ils ne pouvaient s’égarer », assure Augustin (tr. VII, 1).

(1) Daniel Dideberg (1935-2020) est un théologien jésuite, ancien directeur de la Nouvelle Revue théologique.

(2) Auteur de Augustin, lecteur et interprète du Livre d’Isaïe, Institut d’études augustiniennes (2025, 600 p., 90 €), provincial d’Europe des augustins de l’Assomption (propriétaires du groupe Bayard).

(3) Membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier, vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes, professeure aux Facultés Loyola Paris, autrice de plusieurs ouvrages aux Éditions de l’Institut d’études augustiniennes.

« De la Trinité » : saint Augustin, premier théologien de ce mystère de la foi

Guillaume Daudé in « La Croix »

Comment Augustin clarifie ce qu’un chrétien peut comprendre de la Trinité ?

Dans De la trinité (De trinitate), Augustin cherche à clarifier ce qu’un chrétien peut comprendre de ce mystère de la foi. Dans une première partie dogmatique (du livre I au livre VII), il s’efforce de montrer l’égalité des trois personnes de la Trinité, qui sont « d’une seule et même substance ou essence », écrit-il. Du livre I à IV, en s’appuyant sur les Écritures, il médite sur les apparitions de Dieu et les missions respectives du Fils et de l’Esprit pour montrer leur égalité. Du livre V à VII, il réfute l’idée d’une supériorité du Père sur le Fils, défendue alors par les ariens, et démontre l’égalité des trois personnes en recourant aux qualificatifs de sagesse, d’éternité ou de bonté qui s’appliquent aux trois de la même manière.

La deuxième grande partie – du livre VIII au livre XV – est « une enquête plus intérieure à partir de l’image de Dieu dans l’âme, souvent interprétée à tort comme une suite d’analogies psychologiques », selon Isabelle Bochet (1). Cette partie correspond plutôt à « une forme d’exercice spirituel dans lequel l’esprit humain se purifie pour se rendre peu à peu apte à contempler quelque chose du mystère trinitaire », explique-t-elle.

Pour Augustin, l’homme ayant été fait à l’image de Dieu, on peut trouver dans l’âme humaine une image de la Trinité. Sa démarche est anagogique (une ascension vers Dieu) mais aussi critique (chaque image est insuffisante). Augustin tente de décrire le rapport dynamique d’amour qui existe, selon lui, entre l’homme et Dieu : « C’est dans la mesure où l’âme s’efforce de tendre vers Dieu qu’elle va refléter d’une certaine manière quelque chose du mystère trinitaire », résume Isabelle Bochet.

Dans quel contexte écrit-il « De la trinité » ?

Quand Augustin commence son œuvre, en 399, il mûrit le projet d’expliciter la foi en la Trinité depuis longtemps, alors que le IVe siècle a été marqué par la crise de l’arianisme. « C’est une œuvre de recherche, et non de circonstance ; un ouvrage difficile, qu’il a mis très longtemps à rédiger », selon Isabelle Bochet.

Certes, en Orient, le concile de Nicée (325) a établi l’égalité du Père et du Fils, et celui de Constantinople (381) l’égalité de l’Esprit avec le Père et le Fils. Mais d’autres vagues d’arianisme submergent l’Occident, du fait de l’arrivée de peuples barbares ariens. Jésus, même quand il est reconnu Dieu, n’est pas considéré comme l’égal du Père. « Cette erreur correspond à une tendance assez naturelle chez l’homme de l’Antiquité tardive, qu’il soit chrétien ou païen, qui a une très haute idée de la transcendance divine, notamment sous l’influence du néoplatonisme », explique le théologien Jérôme Alexandre (2).

Quelle nouveauté Augustin apporte-t-il à la réflexion sur la Trinité ?

Alors que beaucoup de chrétiens de son époque ont tendance à se représenter trois entités divines distinctes et indépendantes, Augustin conçoit une unité d’opération entre les trois personnes, à l’image des trois facultés de l’âme : la mémoire, l’intelligence et la volonté peuvent se distinguer mais fonctionnent toujours ensemble.

La mise en avant conceptuelle puis expérimentale de Dieu comme relation est, pour Jérôme Alexandre, une autre nouveauté d’Augustin. L’approfondissement de cette notion est lié à une difficulté de traduction de la formulation dogmatique grecque – une seule ousia et trois hypostases – vers le latin – une seule substantia et trois personae. Or, ce dernier mot vient d’un terme signifiant le masque, et peut donc désigner des modalités différentes d’être d’un unique Dieu qui serait la substance, alors que l’orthodoxie insiste sur la réalité de la distinction des trois personnes, sans toutefois les séparer.

Une personne se définit par ses relations par rapport aux autres. Mais alors que, pour chaque être humain, la qualité de personne désigne un mode extérieur à son être, elle définit, dans le cas de Dieu, la substance divine.« C’est en tant que relation que Dieu est par essence »,résume le théologien. Pour Augustin, ces difficultés montrent que tout langage est impropre à parler de Dieu.

La définition et la place attribuée à l’Esprit Saint constituent un dernier apport majeur d’Augustin. L’Esprit est le lien relationnel entre le Père et le Fils, le nom qui permet de dire que leur relation est d’amour, explique Jérôme Alexandre. Et, en même temps, il établit le lien avec la Créature. La charité est en effet une capacité d’ouverture à autre que soi. L’Esprit rend ainsi compte d’un Dieu créateur qui est, en réalité, une Trinité créatrice. Il est Celui qui fait l’unité entre les personnes de la Trinité et entre Dieu et nous. Augustin en déduit ainsi une équivalence entre le commandement d’aimer Dieu et celui d’aimer le prochain comme soi-même. « L’Esprit, qui est commun au Père et au Fils, est aussi celui des enfants de Dieu qui entrent dans la filiation divine en éprouvant l’amour d’eux-mêmes, du prochain, de Dieu », résume le théologien.

Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?

Augustin est le premier grand penseur de la Trinité, dont il pose les fondamentaux, repris notamment par Thomas d’Aquin. Si la lecture de cette œuvre difficile est destinée aux théologiens et philosophes expérimentés, le Sermon 52 en constitue un exposé simplifié, accessible à tous. Augustin est « un théologien existentiel qui nous parle de notre vie de foi, davantage que les médiévaux, en accordant les vérités dogmatiques avec l’Évangile vécu », souligne Jérôme Alexandre.

(1) Professeure aux Facultés Loyola Paris et chercheuse de l’Institut d’études augustiniennes, membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier.

(2) Professeur à la Faculté Notre-Dame du Collège des Bernardins.

Les « Commentaires des Psaumes » de saint Augustin, un guide pour les chercheurs de Dieu

Christel Juquois in  » La Croix « 

Pourquoi Augustin a-t-il commenté les Psaumes ?

Saint Augustin a été comme ébloui par les Psaumes ; évoquant le temps qui a suivi sa conversion, il s’exclame dans les Confessions : « Quels cris je poussais vers toi dans ces Psaumes et comme je prenais feu à leur contact ! » (IX, 4, 8). Ces textes sont pour lui comme un miroir où il se reconnaît, comme l’explique Isabelle Bochet (1) : il y trouve l’expression de son propre désir, de ses sentiments, de ses questions, de ses cris vers Dieu. Les Psaumes expriment en effet toute la gamme des sentiments humains, même les plus négatifs, « sous une forme concrète, vécue par des êtres en chair et en os », écrivait Marcel Neusch (2).

Mais dans « ces divins cantiques qui font les délices de notre esprit »(Comm. du psaume 145, 1), une autre voix se laisse entendre : « Toujours ou presque toujours, il nous faut entendre la voix du Christ dans les Psaumes » (Comm. du psaume 58, 2). « L’Incarnation est au cœur de la lecture d’Augustin, explique Isabelle Bochet : le Christ y parle selon sa nature humaine ou selon sa nature divine ; il peut parler en son propre nom, comme tête du corps, ou au nom de ses membres, c’est-à-dire de tous ceux qui constituent l’Église, corps du Christ. » Ainsi peut-on entendre, derrière la voix du psalmiste qui se désole de sa faiblesse, la voix du Christ qui a assumé la condition humaine, et qui lui-même a prié ces textes comme l’indiquent les Évangiles.

Quels enseignements Augustin tire-t-il des Psaumes ?

Lus à travers le prisme du Nouveau Testament, entendus comme la voix du Christ lui-même, les Psaumes sont pour Augustin des figures de sa propre expérience et de celle de ses lecteurs, appelés « à en reconnaître l’accomplissement en eux-mêmes », explique Isabelle Bochet. Ainsi, le passage de la mer Rouge évoqué dans le psaume 113 est une figure du baptême : les Égyptiens engloutis par la mer figurent « nos péchés, que le baptême efface et submerge » (Comm. du psaume 113, s. 1, 4). David est la figure du Christ. Jérusalem, ou Sion, dont il est souvent fait mention dans les Psaumes, celle de l’Église. Ces figures nous parlent déjà de ce qui s’accomplit dans le Nouveau Testament. La croix du Christ est la clé qui ouvre l’Ancien Testament. Les Commentaires sont « un lieu de formation théologique : Augustin y rappelle des vérités fondamentales sur l’Incarnation, sur l’Église, sur la Trinité… », résume Isabelle Bochet.

Surtout, les Psaumes ont pour le « docteur de la grâce » une vertu thérapeutique : « Toute maladie de l’âme trouve son remède dans les Écritures » (Comm. du psaume 36, s. 1, 3). Ces maladies, « ce sont tous nos désirs désordonnés », explique Isabelle Bochet. Dans le psaume 72 (73), par exemple, le psalmiste se désole. Il ne comprend pas « le succès des impies » tandis que lui qui a « gardé (son) cœur pur » est « frappé chaque jour ». C’est en entrant « dans la demeure de Dieu » qu’il ouvre les yeux : les bienfaits accordés aux méchants ne sont que « des bonheurs illusoires », expliquait Marcel Neusch. Le psalmiste s’écrie : « Moi je suis toujours avec toi, avec toi qui as saisi ma main droite (…). Ma part, le roc de mon cœur, c’est Dieu pour toujours. »

Que provoquent-ils chez leurs lecteurs ?

Ainsi, pour Augustin, le psaume fait parcourir à son lecteur, invité à « s’(en) abreuver comme d’une potion salutaire » (Comm. du psaume 36, s. 1, 3), un véritable chemin de guérison spirituelle. « De même que dans le psaume on voit la transformation du psalmiste, celui qui lit le psaume peut se laisser transformer à son tour », explique Isabelle Bochet. Le lecteur découvre ainsi que « Dieu exauce toujours notre prière, expliquait Marcel Neusch, non pas selon notre volonté, mais selon ce qu’il juge bon pour notre salut ». Apprendre à ne « demander à Dieu rien d’autre que Dieu », c’est un des nombreux fruits spirituels de la lecture des Psaumes.

« Si les Psaumes continuent à être inlassablement médités et chantés dans l’Église, ce n’est pas seulement en raison de leur beauté littéraire ou musicale, mais parce qu’ils sont un livre de vie, assurait Marcel Neusch. Il ne suffit pas de les chanter. Ils appellent à une conversion. » En faisant grandir chez leurs lecteurs la vertu d’humilité, ces « hymnes de piété qui bannissent l’esprit d’orgueil » (Confessions IX, 4, 8) ouvrent à Dieu les chemins du cœur et de l’intériorité humains. Pour Augustin, suivant les mots de saint Paul (cf. Rm 12, 2), « dire les Psaumes avec le Christ, assure Isabelle Bochet, c’est se laisser progressivement arracher au “vieil homme” et se laisser recréer en lui pour devenir “un homme nouveau” ».

(1) Membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier, vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes, professeure aux Facultés Loyola Paris, autrice de plusieurs ouvrages publiés par l’Institut d’études augustiniennes.

(2) Marcel Neusch (1935-2015) est un religieux des Augustins de l’Assomption, membre fondateur et ancien rédacteur en chef de la revue Itinéraires augustiniens. In « L’Existence humaine au miroir des Psaumes », Itinéraires augustiniens, n° 51, janvier 2014.

La « Lettre à Proba » : apprendre à prier avec saint Augustin

Guillaume Daudé in « La Croix »

Quel est le sujet de la Lettre à Proba ?

Ce texte, écrit par Augustin vers 412, est adressé à une veuve issue d’une riche famille romaine, Proba, qui a demandé à l’évêque d’Hippone ses conseils spirituels, en faisant sienne la remarque de saint Paul : « Nous ne savons pas prier comme il faut » (Romains 8, 26). La réponse d’Augustin n’est pas privée ; elle doit être comprise comme l’équivalent d’un traité sur la prière, qu’il n’a justement jamais écrit, contrairement aux autres Pères de l’Église.

Pourquoi prier Dieu, puisqu’il connaît mieux nos besoins que nous-mêmes ?

« Si la prière a acquis aujourd’hui le sens plus large de s’adresser à Dieu et peut prendre d’autres formes comme la louange, cependant la demande exprimant notre dépendance est la forme fondamentale de la prière », explique le frère Vermès. Pour Augustin, prier, c’est demander ce qui nous manque, c’est-à-dire Dieu lui-même. Une idée certes classique chez les Pères de l’Église, mais qui est réaffirmée dans le contexte de la controverse contre Pélage, à partir de 411. Alors que ce dernier insiste sur les propres capacités de l’homme pour pouvoir atteindre Dieu, pour Augustin, l’homme est impuissant sans l’assistance de la grâce divine, qu’il doit demander dans sa prière.

Cependant, pourquoi exprimer nos demandes à Dieu, alors qu’il nous connaît mieux que nous-mêmes ? La réponse d’Augustin à cette objection est la véritable nouveauté de son propos, selon le frère Vermès. « Pour Augustin, la prière ne sert pas à informer Dieu de nos besoins, mais à nous disposer à le recevoir », explique-t-il. La prière élargit la capacité de notre cœur à accueillir ce que Dieu veut nous donner. Par la prière, Dieu veut exciter notre désir, qui est une tension vers un objet qui nous manque. Rappelant la demande de saint Paul de « prier sans cesse », Augustin évoque les moines du désert en Égypte qui prononcent continuellement des courtes prières. L’important n’est pas ce qu’ils disent, mais le fait qu’ils soutiennent leur attention vers Dieu, grâce à ces paroles. « Prier sans cesse, c’est en fait désirer sans cesse », résume le frère Vermès. De même, dans la prière du Notre Père, lorsque nous demandons « que ton règne vienne », nous cultivons notre désir de l’advenue de ce règne. Le fait de demander nous rend ainsi davantage capables de recevoir.

Pourquoi Dieu n’exauce-t-il pas toujours notre prière ?

Dieu paraît parfois silencieux face à notre prière. Nous risquons alors de nous décourager et de juger notre prière inutile. L’expérience du non-exaucement de la prière correspond, pour Augustin, à ce qu’a vécu saint Paul, qui, ayant « une écharde dans la chair », a demandé à Dieu de la lui enlever (2 Corinthiens 12, 7-8). Cependant, Dieu ne l’a pas exaucé et lui a répondu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Nous pouvons ainsi demander à Dieu d’écarter une épreuve, tout en ayant conscience qu’il ne l’écartera peut-être pas, pour un bien plus grand encore.

Pour Augustin, nous ne connaissons pas la volonté de Dieu et ce dont nous avons réellement besoin, explique le frère Garcia. Face à ce mystère, Augustin nous invite à adopter une « ignorance savante » et à prendre pour modèle l’attitude de Jésus lors de son agonie au mont des Oliviers : « Après avoir dit : ”Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi”, il redressa cette volonté humaine qu’il possédait en vertu de l’homme qu’il s’était uni et ajouta aussitôt : ”Cependant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux, Père” », écrit-il.

(1) Directeur de La Ciudad de Dios-Revista Agustiniana (Madrid).
(2) Maître de conférences aux Facultés Loyola Paris, membre de l’Institut d’études augustiniennes.

Pourquoi prier ?

« C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper. Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur, notre Dieu, n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. »

Extrait de la Lettre à Proba, de saint Augustin

Publié le 13 janvier 2026

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Saint Augustin 6 articles de  » La Croix « 

Les « Confessions », de saint Augustin : récit d’un itinéraire spirituel vers le Christ

 Christel Juquois in  » La Croix « 

Le pape Léon XIV cite saint Augustin dans presque toutes ses homélies. La Croix propose une série sur six grandes œuvres de ce prestigieux Père de l’Église. Cette semaine, les Confessions nous mènent à la découverte de sa vie et de son chemin de conversion.

De quoi parlent les Confessions ?

Les Confessions sont une autobiographie d’Augustin, un genre littéraire inédit à une époque où l’on ne parlait pas de soi. L’auteur y relit sa vie dans les neuf premiers livres, depuis sa petite enfance jusqu’à sa conversion et son baptême. Les quatre derniers répondent, dix ans après sa conversion, aux interrogations philosophiques et théologiques qui l’avaient tourmenté.

Sa réflexion sur sa propre histoire est animée par deux grandes questions : qui est Dieu, et d’où vient le mal ? Il analyse les mécanismes intérieurs qui poussent au mal, racontant notamment un vol de poires commis dans sa jeunesse pour le simple plaisir de la transgression (II, 4). Il avoue son attrait pour les honneurs et sa difficulté à se passer d’une femme dans sa vie. « Il ne le fait pas pour étaler son ego », expliquait Lucien Jerphagnon (1) dans une émission sur France Culture peu de temps avant sa mort en 2011. « Il vise trois choses : confesser sa foi en la gloire de Dieu, confesser qu’il n’en était pas digne et faire des aveux. »

Pour Isabelle Bochet (2), les Confessions sont « le récit qu’Augustin fait de son propre itinéraire, à la lumière de l’Écriture et de ce qu’il a compris de Dieu et de la foi chrétienne ». En réalité, « le héros de l’histoire, ce n’est pas Augustin, c’est Dieu, explique le père Dominique Salin (3). Les Confessions retracent l’histoire de l’action de Dieu, de la grâce, dans sa vie. » Une histoire de libération du mal et du péché qui le mène à la louange : « L’homme veut vous louer, lui, part médiocre de votre création » (Confessions I, 1).

Que dit Augustin de son itinéraire ?

Né d’une famille modeste dans un petit village de l’actuelle Kabylie (Algérie), Augustin, comme la plupart des enfants mâles, n’a pas été baptisé à sa naissance. À l’école, c’est un petit prodige. Un mécène financera ses études supérieures à Carthage. Le jeune homme fera une carrière exceptionnelle, jusqu’à obtenir la charge d’orateur de l’empereur (il écrit ses discours) et la chaire de rhétorique de la capitale, Milan. À la veille de sa conversion, il est en passe de devenir gouverneur d’une des provinces de l’Empire. « Son plus grand péché, assurait Lucien Jerphagnon, ce n’est pas la débauche comme on le dit trop souvent, c’est son ambition démesurée, une course aux honneurs. »

À 16 ans, ébloui par la lecture de Cicéron, il avait décidé d’adopter l’idéal de vie stoïcien : la sagesse, qui suppose le détachement des biens, des honneurs, des appétits charnels. Or il vivait en couple avec une femme, dont il avait déjà un fils. Une quête de quinze années commence alors : il passe neuf ans adepte de la religion manichéenne, traverse une courte période de scepticisme, découvre les néoplatoniciens, dont certains sont chrétiens. Jusqu’à la rencontre décisive avec Ambroise, évêque de Milan, dont les sermons le persuadent que le christianisme est la voie à suivre.

La mère d’Augustin est chrétienne. Mais une première approche de la Bible l’a arrêté : « Trop de meurtres, d’incestes, d’horreurs dans la Genèse et l’Exode », explique le père Salin. C’est la lecture de saint Jean et surtout de saint Paul qui achève de le retourner. Un jour d’août 386, raconte-t-il dans le livre VIII, il vit un moment de crise. Il entend alors une voix lui dire : « Prends et lis. » Il y reconnaît une invitation de Dieu à ouvrir les lettres de Paul qu’il avait devant lui et lit : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne pourvoyez pas à la convoitise de la chair » (Rm 13, 14).

Alors qu’il se croyait incapable de renoncer aux honneurs et aux femmes, « il s’est découvert pardonné par le Christ », explique Dominique Salin. Il a déjà démissionné de ses hautes fonctions et renvoyé sa compagne. « Curieusement, bien qu’il ait un fils, Augustin ne s’est pas projeté en père de famille chrétien, mais en moine », note le théologien. Baptisé à 32 ans, il retourne en Afrique. La sérénité d’une vie de moine ne lui sera pas accordée : l’évêque d’Hippone repère en lui l’homme providentiel qui pourrait lui succéder, et l’ordonne prêtre presque malgré lui. Il sera évêque cinq ans plus tard.

Pourquoi lire aujourd’hui les Confessions d’Augustin ?

« Il pensait, expliquait Lucien Jerphagnon, que le monde est plein d’autres Augustin en puissance, à qui devrait échoir comme à lui cette grâce extraordinaire de se découvrir et de découvrir Dieu en même temps, même s’ils avaient fait les pires âneries. » Pour Isabelle Bochet, en effet, « chaque lecteur peut s’identifier à Augustin et se reconnaître dans sa quête, dans ses erreurs, ses doutes, ses questions… Son expérience a une dimension universelle ».

Les Confessions d’Augustin enseignent que c’est en trouvant Dieu que l’on se trouve soi-même, ce qui pourrait intéresser la quête de soi contemporaine. Il montre à ses lecteurs, assure Isabelle Bochet, que « la relation à Dieu nous constitue comme hommes. Dieu n’est pas celui qui m’enlève la liberté, mais celui qui me la donne ». Pour le père Salin, « faisant retour sur sa vie avec une honnêteté et une franchise extraordinaires, Augustin est le prototype de l’homme occidental, à qui Dieu permet de se tenir devant lui en disant “je” sur quatre cents pages ».

« La Cité de Dieu », de saint Augustin : décryptage d’un texte phare du christianisme à lire en temps troublés

Guillaume Daudé in « La Croix »

Quel est le sujet de « La Cité de Dieu » ?

« L’univers s’écroule », écrit saint Jérôme, depuis Bethléem, réagissant à la mise à sac de Rome par les troupes wisigothes d’Alaric. Pour la première fois depuis huit cents ans, la cité de l’empire sans limites est occupée par des troupes ennemies. C’est à partir de ce désastre qu’Augustin entreprend son vaste ouvrage, de plus de 1 000 pages en français, qu’il n’achève qu’en 426.

Alors que les païens mettent en cause la responsabilité du christianisme et l’abandon des dieux traditionnels, il leur répond que ces dieux ne sont pas efficaces ; que Rome a toujours connu des catastrophes, résume Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à Sorbonne Université. Augustin se distingue aussi des chrétiens qui, depuis Eusèbe de Césarée, développent une vision providentialiste de l’histoire, liant le règne de Dieu au destin de l’Empire romain, et professant que l’unification du monde méditerranéen sous la Pax Romana aurait été voulue par Dieu pour permettre la diffusion du christianisme.

Mais l’intention d’Augustin ne se réduit pas à tirer les leçons de cet événement. Dans la première grande partie de son ouvrage – les dix premiers livres –, il s’attache plus largement à réfuter le polythéisme romain, « utile, selon lui, ni à la vie dans ce monde, ni pour obtenir la vie éternelle », selon l’historien. Dans une deuxième grande partie, constituée de 12 livres, Augustin médite sur l’histoire de l’humanité du point de vue du salut, les quatre derniers livres portant sur l’au-delà et proposant une réflexion sur ce qu’est la paix céleste, l’enfer et la béatitude. C’est un véritable « manuel de christianisme », selon Jean-Marie Salamito.

Que désigne « la cité de Dieu » ?

Cette expression est tirée du psaume 86 – qui renvoie dans ce texte à la Jérusalem historique – puis réinterprétée par les Pères de l’Église, à une réalité invisible, la Jérusalem céleste. Si le titre fait référence uniquement à la cité de Dieu, Augustin médite aussi sur l’histoire de la cité des hommes ou de la cité terrestre. Il donne une définition des deux cités au livre XIV, chapitre 28 : la cité terrestre correspond à l’ensemble de tous les êtres humains qui, à travers l’histoire, depuis la chute d’Adam et Ève, ont préféré leur propre personne à Dieu ; la cité de Dieu correspond à ceux qui ont su aimer Dieu et le placer au-dessus de tout.

Ce sont deux genres d’êtres humains, qu’on a souvent tendance à distinguer de manière trop tranchée. Cependant, pour Augustin, « tout être humain naît dans la faute d’Adam, et est donc citoyen de la cité terrestre, mais par la grâce et la vie chrétienne, il devient aussi un citoyen de la cité de Dieu », explique Jean-Marie Salamito. « La cité terrestre est la matière première de la cité de Dieu », ajoute-t-il. La deuxième partie de l’œuvre est ainsi une histoire de la conversion de l’humanité. Elle raconte comment Dieu intervient dans l’histoire des hommes et rassemble ceux qui vont rejoindre la cité céleste.

Quelle est la pensée politique d’Augustin ?

Outre le thème essentiel de la conversion de l’humanité, La Cité de Dieu contient de nombreuses digressions sur d’autres thèmes, notamment politiques. Comment une cité peut durer ?, se demande par exemple Augustin dans le livre II – question qui est le problème principal de la philosophie politique antique, rappelle Jean-Marie Salamito. Augustin y énonce une critique de la religion romaine sous un angle sociopolitique, en montrant que les dieux romains sont coupables de ne pas avoir enseigné aux Romains une morale qui aurait garanti la pérennité de leur république.

Celle-ci a ainsi sombré dans les guerres civiles, au Ier siècle av. J.-C. Pour qu’une cité survive et connaisse une longue histoire, il faut qu’elle soit inspirée par le christianisme, grâce à une parole de l’Église qui cherche à inspirer un meilleur comportement aux citoyens. « L’évêque d’Hippone inaugure ainsi une tradition de pensée allant de Montesquieu à Hartmut Rosa, qui justifie l’utilité d’une inspiration religieuse pour la contribution de chaque citoyen à la vie collective », conclut l’historien.

Le second grand livre sur la politique – le livre XIX – a fait l’objet d’un contresens il y a près d’un siècle, devenu aujourd’hui un lieu commun, véhiculé par l’expression d’« augustinisme politique » forgée par Henri-Xavier Arquillière. Augustin soumettrait le pouvoir politique à l’autorité religieuse et ne respecterait pas le loyalisme politique que commande saint Paul (Rm 13, 1-2). Or, selon Jean-Marie Salamito, la problématique de La Cité de Dieu n’est pas celle du rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, mais la place des chrétiens dans la société. L’erreur a été de croire ensuite que la cité terrestre renvoie à l’État et la cité céleste à l’Église-institution, alors que la première désigne l’ensemble des êtres humains tant qu’ils ne se sont pas convertis, et la seconde, l’Église du ciel.

Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?

La Cité de Dieu est un classique, non pas au sens « de pièces de musée, mais de repères utiles à toutes les générations », met en garde Jean-Marie Salamito. Chacun y est susceptible de trouver un thème qui l’intéresse, en parcourant la table des matières, grâce à l’extraordinaire diversité des sujets abordés. La Cité de Dieu nous rappelle en particulier le sens chrétien de l’histoire, d’autant plus en temps de troubles. « Bien sûr, la Jérusalem céleste est invisible, mais elle se construit progressivement dans l’histoire par un processus de conversion », appuie Jean-Marie Salamito, évoquant les chiffres de la progression du catholicisme dans le monde, publiés chaque année par le Vatican.

 

« Aime et fais ce que tu veux » : Quand saint Augustin commente la Première Épître de Jean

Christel Juquois in  » La Croix « 

Quand et pourquoi Augustin a-t-il composé un commentaire de la Première Épître de Jean ?

Les dix traités qui composent le Commentaire de la Première Épître de saint Jean sont dix sermons adressés aux paroissiens d’Augustin, et particulièrement aux néophytes qui viennent d’être baptisés dans la nuit de Pâques de l’an 407. Dans l’introduction de l’édition de la Bibliothèque augustinienne (2008), le théologien Daniel Dideberg (1935-2020) expliquait : « Pour le prédicateur africain, il ne suffit pas d’avoir reçu ces divers sacrements (le baptême et l’eucharistie, NDLR). Il faut encore posséder leur fruit, leur vertu qui est la charité. » Augustin a donc proposé à son auditoire un commentaire, verset par verset, de l’Épître de Jean. Il y développe un formidable enseignement théologique et spirituel sur l’amour.

Une autre raison a poussé Augustin à cette prédication. Depuis la dernière grande persécution des chrétiens dans l’Empire romain, cent ans plus tôt, l’Église d’Afrique est déchirée par ce que l’on a appelé la crise donatiste. Cette crise a provoqué « un schisme de plus d’un siècle entre les donatistes (du nom de Donat, leur premier chef de file), qui se considéraient comme les héritiers des martyrs et qui avaient conservé la tradition nord-africaine de rebaptiser les schismatiques ; et les catholiques, dont ils accusent les responsables d’avoir collaboré avec les autorités romaines au moment des persécutions », explique le père Nicolas Potteau, assomptionniste (2). Aux donatistes qui se pensaient les seuls légitimes dans l’Église, Augustin reproche leur « haine fraternelle » et appelle à la communion de l’Église que permet l’amour fraternel.

Qu’est-ce que la charité, ou l’amour, selon Augustin ?

« Dieu est amour », écrit saint Jean à deux reprises, dans le 4e chapitre de sa Première Lettre (v. 8 et 16). Cette affirmation d’un Dieu amour (agapè en grec, dilectio en latin), unique dans le Nouveau Testament, se fonde sur le « suprême témoignage d’amour » que le Christ a donné à l’humanité en mourant pour elle sur la croix : « C’est donc la charité qui est le motif de l’Incarnation », expliquait Paul Agaësse (1905-1979) dans l’introduction au Commentaire édité dans la collection Sources chrétiennes (Cerf, 1961).

Cette affirmation d’un Dieu amour n’ouvre pas, dans le Commentaire, sur une réflexion sur la nature du Christ (Augustin le fait dans d’autres écrits), mais sur une exhortation à pratiquer la charité. Pourquoi ? Parce que, selon la suite du verset 16 de Jean, « qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui ». Nul n’a vu Dieu, explique Augustin, « et cependant (…) il a des mains : ce sont celles qui tendent l’aumône au pauvre. Il a des yeux : c’est avec leur regard qu’il comprend l’indigent » (traité VIII, 10). Pratiquer la charité, c’est vivre en communion avec Dieu. C’est la seule porte ouverte, avec la foi, vers le salut. Foi et charité vont de pair : « La foi sans les œuvres n’assure pas le salut. Or l’œuvre de la foi, c’est l’amour lui-même » (tr. X, 1). Qu’est-ce qu’aimer veut dire ?

« Aime et fais ce que tu veux », écrit Augustin (tr. VII, 8). Cet adage célèbre pourrait laisser croire que, du moment qu’on aime, peu importe ce que l’on fait. En réalité, faire ce que l’on veut vraiment, quand on est accordé à l’amour de Dieu, c’est aimer. Comme l’explique Isabelle Bochet (3), « si je suis habité par un amour désintéressé de Dieu et du prochain, alors je ne peux faire que le bien, parce que l’amour est la racine de l’agir » (cf. tr. VII, 6). C’est à l’aune de la charité que se mesure la valeur d’un acte : « Si tu te tais, tu te tais par amour ; si tu cries, tu cries par amour ; si tu corriges, tu corriges par amour » (tr. VII, 8).

« Pour Augustin, un même acte peut être bon ou mauvais. Tout procède de l’intention qui le motive », explique Nicolas Potteau, rappelant que le précepte d’Augustin s’inscrit dans un traité où il est beaucoup question de « correction fraternelle ». Pratiquer la charité, c’est aussi « corriger » ses enfants, remettre ses frères dans le droit chemin quand on les voit s’égarer, vouloir le bien d’autrui – même si autrui ne le veut pas lui-même. « Ce qui suppose qu’on corrige seulement quand ne pas le faire serait manquer à l’amour, comme un père qui laisserait son enfant se mettre en danger par peur de le mécontenter », résume le père Potteau, insistant sur le caractère « fraternel » de la correction.

Comment l’être humain, marqué par le péché, peut-il parvenir à l’amour ?

Livré à lui-même, l’homme est « ténèbres » (tr. 1, 4). Pour faire entrer la lumière et accéder à Dieu, il a le secours du Christ. Encore faut-il se tenir dans la vérité, c’est-à-dire dans la lumière, explique Augustin, en reconnaissant que l’on est pécheur : « Avant tout, donc, faisons l’aveu de nos péchés ; puis ayons la charité, (…)car la charité seule fait disparaître notre culpabilité. » (tr. I, 6)

« Pour Augustin, rappelle Isabelle Bochet, la perfection chrétienne, c’est la perfection de l’amour », qui culmine dans « l’amour de ses ennemis » et dans l’imitation du don que le Christ a fait de sa vie. Certes, personne n’échappe à la marque du péché, mais le Christ nous a rachetés et ce faisant, « il a complètement changé notre avenir », écrit Augustin (tr. II, 10). « La perfection de l’amour ici-bas ne peut être que celle de l’homme en route vers l’amour parfait que nous vivrons quand nous serons dans la vision de Dieu », poursuit Isabelle Bochet. « Pour tous les fidèles qui cherchent la patrie, ce monde est ce que fut le désert pour le peuple d’Israël. Sans doute ils erraient encore (…), mais sous la conduite de Dieu ils ne pouvaient s’égarer », assure Augustin (tr. VII, 1).

(1) Daniel Dideberg (1935-2020) est un théologien jésuite, ancien directeur de la Nouvelle Revue théologique.

(2) Auteur de Augustin, lecteur et interprète du Livre d’Isaïe, Institut d’études augustiniennes (2025, 600 p., 90 €), provincial d’Europe des augustins de l’Assomption (propriétaires du groupe Bayard).

(3) Membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier, vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes, professeure aux Facultés Loyola Paris, autrice de plusieurs ouvrages aux Éditions de l’Institut d’études augustiniennes.

« De la Trinité » : saint Augustin, premier théologien de ce mystère de la foi

Guillaume Daudé in « La Croix »

Comment Augustin clarifie ce qu’un chrétien peut comprendre de la Trinité ?

Dans De la trinité (De trinitate), Augustin cherche à clarifier ce qu’un chrétien peut comprendre de ce mystère de la foi. Dans une première partie dogmatique (du livre I au livre VII), il s’efforce de montrer l’égalité des trois personnes de la Trinité, qui sont « d’une seule et même substance ou essence », écrit-il. Du livre I à IV, en s’appuyant sur les Écritures, il médite sur les apparitions de Dieu et les missions respectives du Fils et de l’Esprit pour montrer leur égalité. Du livre V à VII, il réfute l’idée d’une supériorité du Père sur le Fils, défendue alors par les ariens, et démontre l’égalité des trois personnes en recourant aux qualificatifs de sagesse, d’éternité ou de bonté qui s’appliquent aux trois de la même manière.

La deuxième grande partie – du livre VIII au livre XV – est « une enquête plus intérieure à partir de l’image de Dieu dans l’âme, souvent interprétée à tort comme une suite d’analogies psychologiques », selon Isabelle Bochet (1). Cette partie correspond plutôt à « une forme d’exercice spirituel dans lequel l’esprit humain se purifie pour se rendre peu à peu apte à contempler quelque chose du mystère trinitaire », explique-t-elle.

Pour Augustin, l’homme ayant été fait à l’image de Dieu, on peut trouver dans l’âme humaine une image de la Trinité. Sa démarche est anagogique (une ascension vers Dieu) mais aussi critique (chaque image est insuffisante). Augustin tente de décrire le rapport dynamique d’amour qui existe, selon lui, entre l’homme et Dieu : « C’est dans la mesure où l’âme s’efforce de tendre vers Dieu qu’elle va refléter d’une certaine manière quelque chose du mystère trinitaire », résume Isabelle Bochet.

Dans quel contexte écrit-il « De la trinité » ?

Quand Augustin commence son œuvre, en 399, il mûrit le projet d’expliciter la foi en la Trinité depuis longtemps, alors que le IVe siècle a été marqué par la crise de l’arianisme. « C’est une œuvre de recherche, et non de circonstance ; un ouvrage difficile, qu’il a mis très longtemps à rédiger », selon Isabelle Bochet.

Certes, en Orient, le concile de Nicée (325) a établi l’égalité du Père et du Fils, et celui de Constantinople (381) l’égalité de l’Esprit avec le Père et le Fils. Mais d’autres vagues d’arianisme submergent l’Occident, du fait de l’arrivée de peuples barbares ariens. Jésus, même quand il est reconnu Dieu, n’est pas considéré comme l’égal du Père. « Cette erreur correspond à une tendance assez naturelle chez l’homme de l’Antiquité tardive, qu’il soit chrétien ou païen, qui a une très haute idée de la transcendance divine, notamment sous l’influence du néoplatonisme », explique le théologien Jérôme Alexandre (2).

Quelle nouveauté Augustin apporte-t-il à la réflexion sur la Trinité ?

Alors que beaucoup de chrétiens de son époque ont tendance à se représenter trois entités divines distinctes et indépendantes, Augustin conçoit une unité d’opération entre les trois personnes, à l’image des trois facultés de l’âme : la mémoire, l’intelligence et la volonté peuvent se distinguer mais fonctionnent toujours ensemble.

La mise en avant conceptuelle puis expérimentale de Dieu comme relation est, pour Jérôme Alexandre, une autre nouveauté d’Augustin. L’approfondissement de cette notion est lié à une difficulté de traduction de la formulation dogmatique grecque – une seule ousia et trois hypostases – vers le latin – une seule substantia et trois personae. Or, ce dernier mot vient d’un terme signifiant le masque, et peut donc désigner des modalités différentes d’être d’un unique Dieu qui serait la substance, alors que l’orthodoxie insiste sur la réalité de la distinction des trois personnes, sans toutefois les séparer.

Une personne se définit par ses relations par rapport aux autres. Mais alors que, pour chaque être humain, la qualité de personne désigne un mode extérieur à son être, elle définit, dans le cas de Dieu, la substance divine.« C’est en tant que relation que Dieu est par essence »,résume le théologien. Pour Augustin, ces difficultés montrent que tout langage est impropre à parler de Dieu.

La définition et la place attribuée à l’Esprit Saint constituent un dernier apport majeur d’Augustin. L’Esprit est le lien relationnel entre le Père et le Fils, le nom qui permet de dire que leur relation est d’amour, explique Jérôme Alexandre. Et, en même temps, il établit le lien avec la Créature. La charité est en effet une capacité d’ouverture à autre que soi. L’Esprit rend ainsi compte d’un Dieu créateur qui est, en réalité, une Trinité créatrice. Il est Celui qui fait l’unité entre les personnes de la Trinité et entre Dieu et nous. Augustin en déduit ainsi une équivalence entre le commandement d’aimer Dieu et celui d’aimer le prochain comme soi-même. « L’Esprit, qui est commun au Père et au Fils, est aussi celui des enfants de Dieu qui entrent dans la filiation divine en éprouvant l’amour d’eux-mêmes, du prochain, de Dieu », résume le théologien.

Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?

Augustin est le premier grand penseur de la Trinité, dont il pose les fondamentaux, repris notamment par Thomas d’Aquin. Si la lecture de cette œuvre difficile est destinée aux théologiens et philosophes expérimentés, le Sermon 52 en constitue un exposé simplifié, accessible à tous. Augustin est « un théologien existentiel qui nous parle de notre vie de foi, davantage que les médiévaux, en accordant les vérités dogmatiques avec l’Évangile vécu », souligne Jérôme Alexandre.

(1) Professeure aux Facultés Loyola Paris et chercheuse de l’Institut d’études augustiniennes, membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier.

(2) Professeur à la Faculté Notre-Dame du Collège des Bernardins.

Les « Commentaires des Psaumes » de saint Augustin, un guide pour les chercheurs de Dieu

Christel Juquois in  » La Croix « 

Pourquoi Augustin a-t-il commenté les Psaumes ?

Saint Augustin a été comme ébloui par les Psaumes ; évoquant le temps qui a suivi sa conversion, il s’exclame dans les Confessions : « Quels cris je poussais vers toi dans ces Psaumes et comme je prenais feu à leur contact ! » (IX, 4, 8). Ces textes sont pour lui comme un miroir où il se reconnaît, comme l’explique Isabelle Bochet (1) : il y trouve l’expression de son propre désir, de ses sentiments, de ses questions, de ses cris vers Dieu. Les Psaumes expriment en effet toute la gamme des sentiments humains, même les plus négatifs, « sous une forme concrète, vécue par des êtres en chair et en os », écrivait Marcel Neusch (2).

Mais dans « ces divins cantiques qui font les délices de notre esprit »(Comm. du psaume 145, 1), une autre voix se laisse entendre : « Toujours ou presque toujours, il nous faut entendre la voix du Christ dans les Psaumes » (Comm. du psaume 58, 2). « L’Incarnation est au cœur de la lecture d’Augustin, explique Isabelle Bochet : le Christ y parle selon sa nature humaine ou selon sa nature divine ; il peut parler en son propre nom, comme tête du corps, ou au nom de ses membres, c’est-à-dire de tous ceux qui constituent l’Église, corps du Christ. » Ainsi peut-on entendre, derrière la voix du psalmiste qui se désole de sa faiblesse, la voix du Christ qui a assumé la condition humaine, et qui lui-même a prié ces textes comme l’indiquent les Évangiles.

Quels enseignements Augustin tire-t-il des Psaumes ?

Lus à travers le prisme du Nouveau Testament, entendus comme la voix du Christ lui-même, les Psaumes sont pour Augustin des figures de sa propre expérience et de celle de ses lecteurs, appelés « à en reconnaître l’accomplissement en eux-mêmes », explique Isabelle Bochet. Ainsi, le passage de la mer Rouge évoqué dans le psaume 113 est une figure du baptême : les Égyptiens engloutis par la mer figurent « nos péchés, que le baptême efface et submerge » (Comm. du psaume 113, s. 1, 4). David est la figure du Christ. Jérusalem, ou Sion, dont il est souvent fait mention dans les Psaumes, celle de l’Église. Ces figures nous parlent déjà de ce qui s’accomplit dans le Nouveau Testament. La croix du Christ est la clé qui ouvre l’Ancien Testament. Les Commentaires sont « un lieu de formation théologique : Augustin y rappelle des vérités fondamentales sur l’Incarnation, sur l’Église, sur la Trinité… », résume Isabelle Bochet.

Surtout, les Psaumes ont pour le « docteur de la grâce » une vertu thérapeutique : « Toute maladie de l’âme trouve son remède dans les Écritures » (Comm. du psaume 36, s. 1, 3). Ces maladies, « ce sont tous nos désirs désordonnés », explique Isabelle Bochet. Dans le psaume 72 (73), par exemple, le psalmiste se désole. Il ne comprend pas « le succès des impies » tandis que lui qui a « gardé (son) cœur pur » est « frappé chaque jour ». C’est en entrant « dans la demeure de Dieu » qu’il ouvre les yeux : les bienfaits accordés aux méchants ne sont que « des bonheurs illusoires », expliquait Marcel Neusch. Le psalmiste s’écrie : « Moi je suis toujours avec toi, avec toi qui as saisi ma main droite (…). Ma part, le roc de mon cœur, c’est Dieu pour toujours. »

Que provoquent-ils chez leurs lecteurs ?

Ainsi, pour Augustin, le psaume fait parcourir à son lecteur, invité à « s’(en) abreuver comme d’une potion salutaire » (Comm. du psaume 36, s. 1, 3), un véritable chemin de guérison spirituelle. « De même que dans le psaume on voit la transformation du psalmiste, celui qui lit le psaume peut se laisser transformer à son tour », explique Isabelle Bochet. Le lecteur découvre ainsi que « Dieu exauce toujours notre prière, expliquait Marcel Neusch, non pas selon notre volonté, mais selon ce qu’il juge bon pour notre salut ». Apprendre à ne « demander à Dieu rien d’autre que Dieu », c’est un des nombreux fruits spirituels de la lecture des Psaumes.

« Si les Psaumes continuent à être inlassablement médités et chantés dans l’Église, ce n’est pas seulement en raison de leur beauté littéraire ou musicale, mais parce qu’ils sont un livre de vie, assurait Marcel Neusch. Il ne suffit pas de les chanter. Ils appellent à une conversion. » En faisant grandir chez leurs lecteurs la vertu d’humilité, ces « hymnes de piété qui bannissent l’esprit d’orgueil » (Confessions IX, 4, 8) ouvrent à Dieu les chemins du cœur et de l’intériorité humains. Pour Augustin, suivant les mots de saint Paul (cf. Rm 12, 2), « dire les Psaumes avec le Christ, assure Isabelle Bochet, c’est se laisser progressivement arracher au “vieil homme” et se laisser recréer en lui pour devenir “un homme nouveau” ».

(1) Membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier, vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes, professeure aux Facultés Loyola Paris, autrice de plusieurs ouvrages publiés par l’Institut d’études augustiniennes.

(2) Marcel Neusch (1935-2015) est un religieux des Augustins de l’Assomption, membre fondateur et ancien rédacteur en chef de la revue Itinéraires augustiniens. In « L’Existence humaine au miroir des Psaumes », Itinéraires augustiniens, n° 51, janvier 2014.

La « Lettre à Proba » : apprendre à prier avec saint Augustin

Guillaume Daudé in « La Croix »

Quel est le sujet de la Lettre à Proba ?

Ce texte, écrit par Augustin vers 412, est adressé à une veuve issue d’une riche famille romaine, Proba, qui a demandé à l’évêque d’Hippone ses conseils spirituels, en faisant sienne la remarque de saint Paul : « Nous ne savons pas prier comme il faut » (Romains 8, 26). La réponse d’Augustin n’est pas privée ; elle doit être comprise comme l’équivalent d’un traité sur la prière, qu’il n’a justement jamais écrit, contrairement aux autres Pères de l’Église.

Pourquoi prier Dieu, puisqu’il connaît mieux nos besoins que nous-mêmes ?

« Si la prière a acquis aujourd’hui le sens plus large de s’adresser à Dieu et peut prendre d’autres formes comme la louange, cependant la demande exprimant notre dépendance est la forme fondamentale de la prière », explique le frère Vermès. Pour Augustin, prier, c’est demander ce qui nous manque, c’est-à-dire Dieu lui-même. Une idée certes classique chez les Pères de l’Église, mais qui est réaffirmée dans le contexte de la controverse contre Pélage, à partir de 411. Alors que ce dernier insiste sur les propres capacités de l’homme pour pouvoir atteindre Dieu, pour Augustin, l’homme est impuissant sans l’assistance de la grâce divine, qu’il doit demander dans sa prière.

Cependant, pourquoi exprimer nos demandes à Dieu, alors qu’il nous connaît mieux que nous-mêmes ? La réponse d’Augustin à cette objection est la véritable nouveauté de son propos, selon le frère Vermès. « Pour Augustin, la prière ne sert pas à informer Dieu de nos besoins, mais à nous disposer à le recevoir », explique-t-il. La prière élargit la capacité de notre cœur à accueillir ce que Dieu veut nous donner. Par la prière, Dieu veut exciter notre désir, qui est une tension vers un objet qui nous manque. Rappelant la demande de saint Paul de « prier sans cesse », Augustin évoque les moines du désert en Égypte qui prononcent continuellement des courtes prières. L’important n’est pas ce qu’ils disent, mais le fait qu’ils soutiennent leur attention vers Dieu, grâce à ces paroles. « Prier sans cesse, c’est en fait désirer sans cesse », résume le frère Vermès. De même, dans la prière du Notre Père, lorsque nous demandons « que ton règne vienne », nous cultivons notre désir de l’advenue de ce règne. Le fait de demander nous rend ainsi davantage capables de recevoir.

Pourquoi Dieu n’exauce-t-il pas toujours notre prière ?

Dieu paraît parfois silencieux face à notre prière. Nous risquons alors de nous décourager et de juger notre prière inutile. L’expérience du non-exaucement de la prière correspond, pour Augustin, à ce qu’a vécu saint Paul, qui, ayant « une écharde dans la chair », a demandé à Dieu de la lui enlever (2 Corinthiens 12, 7-8). Cependant, Dieu ne l’a pas exaucé et lui a répondu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Nous pouvons ainsi demander à Dieu d’écarter une épreuve, tout en ayant conscience qu’il ne l’écartera peut-être pas, pour un bien plus grand encore.

Pour Augustin, nous ne connaissons pas la volonté de Dieu et ce dont nous avons réellement besoin, explique le frère Garcia. Face à ce mystère, Augustin nous invite à adopter une « ignorance savante » et à prendre pour modèle l’attitude de Jésus lors de son agonie au mont des Oliviers : « Après avoir dit : ”Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi”, il redressa cette volonté humaine qu’il possédait en vertu de l’homme qu’il s’était uni et ajouta aussitôt : ”Cependant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux, Père” », écrit-il.

(1) Directeur de La Ciudad de Dios-Revista Agustiniana (Madrid).
(2) Maître de conférences aux Facultés Loyola Paris, membre de l’Institut d’études augustiniennes.

Pourquoi prier ?

« C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper. Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur, notre Dieu, n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. »

Extrait de la Lettre à Proba, de saint Augustin

Publié le 13 janvier 2026

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Saint Augustin 6 articles de  » La Croix « 

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Les « Confessions », de saint Augustin : récit d’un itinéraire spirituel vers le Christ

 Christel Juquois in  » La Croix « 

Le pape Léon XIV cite saint Augustin dans presque toutes ses homélies. La Croix propose une série sur six grandes œuvres de ce prestigieux Père de l’Église. Cette semaine, les Confessions nous mènent à la découverte de sa vie et de son chemin de conversion.

De quoi parlent les Confessions ?

Les Confessions sont une autobiographie d’Augustin, un genre littéraire inédit à une époque où l’on ne parlait pas de soi. L’auteur y relit sa vie dans les neuf premiers livres, depuis sa petite enfance jusqu’à sa conversion et son baptême. Les quatre derniers répondent, dix ans après sa conversion, aux interrogations philosophiques et théologiques qui l’avaient tourmenté.

Sa réflexion sur sa propre histoire est animée par deux grandes questions : qui est Dieu, et d’où vient le mal ? Il analyse les mécanismes intérieurs qui poussent au mal, racontant notamment un vol de poires commis dans sa jeunesse pour le simple plaisir de la transgression (II, 4). Il avoue son attrait pour les honneurs et sa difficulté à se passer d’une femme dans sa vie. « Il ne le fait pas pour étaler son ego », expliquait Lucien Jerphagnon (1) dans une émission sur France Culture peu de temps avant sa mort en 2011. « Il vise trois choses : confesser sa foi en la gloire de Dieu, confesser qu’il n’en était pas digne et faire des aveux. »

Pour Isabelle Bochet (2), les Confessions sont « le récit qu’Augustin fait de son propre itinéraire, à la lumière de l’Écriture et de ce qu’il a compris de Dieu et de la foi chrétienne ». En réalité, « le héros de l’histoire, ce n’est pas Augustin, c’est Dieu, explique le père Dominique Salin (3). Les Confessions retracent l’histoire de l’action de Dieu, de la grâce, dans sa vie. » Une histoire de libération du mal et du péché qui le mène à la louange : « L’homme veut vous louer, lui, part médiocre de votre création » (Confessions I, 1).

Que dit Augustin de son itinéraire ?

Né d’une famille modeste dans un petit village de l’actuelle Kabylie (Algérie), Augustin, comme la plupart des enfants mâles, n’a pas été baptisé à sa naissance. À l’école, c’est un petit prodige. Un mécène financera ses études supérieures à Carthage. Le jeune homme fera une carrière exceptionnelle, jusqu’à obtenir la charge d’orateur de l’empereur (il écrit ses discours) et la chaire de rhétorique de la capitale, Milan. À la veille de sa conversion, il est en passe de devenir gouverneur d’une des provinces de l’Empire. « Son plus grand péché, assurait Lucien Jerphagnon, ce n’est pas la débauche comme on le dit trop souvent, c’est son ambition démesurée, une course aux honneurs. »

À 16 ans, ébloui par la lecture de Cicéron, il avait décidé d’adopter l’idéal de vie stoïcien : la sagesse, qui suppose le détachement des biens, des honneurs, des appétits charnels. Or il vivait en couple avec une femme, dont il avait déjà un fils. Une quête de quinze années commence alors : il passe neuf ans adepte de la religion manichéenne, traverse une courte période de scepticisme, découvre les néoplatoniciens, dont certains sont chrétiens. Jusqu’à la rencontre décisive avec Ambroise, évêque de Milan, dont les sermons le persuadent que le christianisme est la voie à suivre.

La mère d’Augustin est chrétienne. Mais une première approche de la Bible l’a arrêté : « Trop de meurtres, d’incestes, d’horreurs dans la Genèse et l’Exode », explique le père Salin. C’est la lecture de saint Jean et surtout de saint Paul qui achève de le retourner. Un jour d’août 386, raconte-t-il dans le livre VIII, il vit un moment de crise. Il entend alors une voix lui dire : « Prends et lis. » Il y reconnaît une invitation de Dieu à ouvrir les lettres de Paul qu’il avait devant lui et lit : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne pourvoyez pas à la convoitise de la chair » (Rm 13, 14).

Alors qu’il se croyait incapable de renoncer aux honneurs et aux femmes, « il s’est découvert pardonné par le Christ », explique Dominique Salin. Il a déjà démissionné de ses hautes fonctions et renvoyé sa compagne. « Curieusement, bien qu’il ait un fils, Augustin ne s’est pas projeté en père de famille chrétien, mais en moine », note le théologien. Baptisé à 32 ans, il retourne en Afrique. La sérénité d’une vie de moine ne lui sera pas accordée : l’évêque d’Hippone repère en lui l’homme providentiel qui pourrait lui succéder, et l’ordonne prêtre presque malgré lui. Il sera évêque cinq ans plus tard.

Pourquoi lire aujourd’hui les Confessions d’Augustin ?

« Il pensait, expliquait Lucien Jerphagnon, que le monde est plein d’autres Augustin en puissance, à qui devrait échoir comme à lui cette grâce extraordinaire de se découvrir et de découvrir Dieu en même temps, même s’ils avaient fait les pires âneries. » Pour Isabelle Bochet, en effet, « chaque lecteur peut s’identifier à Augustin et se reconnaître dans sa quête, dans ses erreurs, ses doutes, ses questions… Son expérience a une dimension universelle ».

Les Confessions d’Augustin enseignent que c’est en trouvant Dieu que l’on se trouve soi-même, ce qui pourrait intéresser la quête de soi contemporaine. Il montre à ses lecteurs, assure Isabelle Bochet, que « la relation à Dieu nous constitue comme hommes. Dieu n’est pas celui qui m’enlève la liberté, mais celui qui me la donne ». Pour le père Salin, « faisant retour sur sa vie avec une honnêteté et une franchise extraordinaires, Augustin est le prototype de l’homme occidental, à qui Dieu permet de se tenir devant lui en disant “je” sur quatre cents pages ».

« La Cité de Dieu », de saint Augustin : décryptage d’un texte phare du christianisme à lire en temps troublés

Guillaume Daudé in « La Croix »

Quel est le sujet de « La Cité de Dieu » ?

« L’univers s’écroule », écrit saint Jérôme, depuis Bethléem, réagissant à la mise à sac de Rome par les troupes wisigothes d’Alaric. Pour la première fois depuis huit cents ans, la cité de l’empire sans limites est occupée par des troupes ennemies. C’est à partir de ce désastre qu’Augustin entreprend son vaste ouvrage, de plus de 1 000 pages en français, qu’il n’achève qu’en 426.

Alors que les païens mettent en cause la responsabilité du christianisme et l’abandon des dieux traditionnels, il leur répond que ces dieux ne sont pas efficaces ; que Rome a toujours connu des catastrophes, résume Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à Sorbonne Université. Augustin se distingue aussi des chrétiens qui, depuis Eusèbe de Césarée, développent une vision providentialiste de l’histoire, liant le règne de Dieu au destin de l’Empire romain, et professant que l’unification du monde méditerranéen sous la Pax Romana aurait été voulue par Dieu pour permettre la diffusion du christianisme.

Mais l’intention d’Augustin ne se réduit pas à tirer les leçons de cet événement. Dans la première grande partie de son ouvrage – les dix premiers livres –, il s’attache plus largement à réfuter le polythéisme romain, « utile, selon lui, ni à la vie dans ce monde, ni pour obtenir la vie éternelle », selon l’historien. Dans une deuxième grande partie, constituée de 12 livres, Augustin médite sur l’histoire de l’humanité du point de vue du salut, les quatre derniers livres portant sur l’au-delà et proposant une réflexion sur ce qu’est la paix céleste, l’enfer et la béatitude. C’est un véritable « manuel de christianisme », selon Jean-Marie Salamito.

Que désigne « la cité de Dieu » ?

Cette expression est tirée du psaume 86 – qui renvoie dans ce texte à la Jérusalem historique – puis réinterprétée par les Pères de l’Église, à une réalité invisible, la Jérusalem céleste. Si le titre fait référence uniquement à la cité de Dieu, Augustin médite aussi sur l’histoire de la cité des hommes ou de la cité terrestre. Il donne une définition des deux cités au livre XIV, chapitre 28 : la cité terrestre correspond à l’ensemble de tous les êtres humains qui, à travers l’histoire, depuis la chute d’Adam et Ève, ont préféré leur propre personne à Dieu ; la cité de Dieu correspond à ceux qui ont su aimer Dieu et le placer au-dessus de tout.

Ce sont deux genres d’êtres humains, qu’on a souvent tendance à distinguer de manière trop tranchée. Cependant, pour Augustin, « tout être humain naît dans la faute d’Adam, et est donc citoyen de la cité terrestre, mais par la grâce et la vie chrétienne, il devient aussi un citoyen de la cité de Dieu », explique Jean-Marie Salamito. « La cité terrestre est la matière première de la cité de Dieu », ajoute-t-il. La deuxième partie de l’œuvre est ainsi une histoire de la conversion de l’humanité. Elle raconte comment Dieu intervient dans l’histoire des hommes et rassemble ceux qui vont rejoindre la cité céleste.

Quelle est la pensée politique d’Augustin ?

Outre le thème essentiel de la conversion de l’humanité, La Cité de Dieu contient de nombreuses digressions sur d’autres thèmes, notamment politiques. Comment une cité peut durer ?, se demande par exemple Augustin dans le livre II – question qui est le problème principal de la philosophie politique antique, rappelle Jean-Marie Salamito. Augustin y énonce une critique de la religion romaine sous un angle sociopolitique, en montrant que les dieux romains sont coupables de ne pas avoir enseigné aux Romains une morale qui aurait garanti la pérennité de leur république.

Celle-ci a ainsi sombré dans les guerres civiles, au Ier siècle av. J.-C. Pour qu’une cité survive et connaisse une longue histoire, il faut qu’elle soit inspirée par le christianisme, grâce à une parole de l’Église qui cherche à inspirer un meilleur comportement aux citoyens. « L’évêque d’Hippone inaugure ainsi une tradition de pensée allant de Montesquieu à Hartmut Rosa, qui justifie l’utilité d’une inspiration religieuse pour la contribution de chaque citoyen à la vie collective », conclut l’historien.

Le second grand livre sur la politique – le livre XIX – a fait l’objet d’un contresens il y a près d’un siècle, devenu aujourd’hui un lieu commun, véhiculé par l’expression d’« augustinisme politique » forgée par Henri-Xavier Arquillière. Augustin soumettrait le pouvoir politique à l’autorité religieuse et ne respecterait pas le loyalisme politique que commande saint Paul (Rm 13, 1-2). Or, selon Jean-Marie Salamito, la problématique de La Cité de Dieu n’est pas celle du rapport entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, mais la place des chrétiens dans la société. L’erreur a été de croire ensuite que la cité terrestre renvoie à l’État et la cité céleste à l’Église-institution, alors que la première désigne l’ensemble des êtres humains tant qu’ils ne se sont pas convertis, et la seconde, l’Église du ciel.

Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?

La Cité de Dieu est un classique, non pas au sens « de pièces de musée, mais de repères utiles à toutes les générations », met en garde Jean-Marie Salamito. Chacun y est susceptible de trouver un thème qui l’intéresse, en parcourant la table des matières, grâce à l’extraordinaire diversité des sujets abordés. La Cité de Dieu nous rappelle en particulier le sens chrétien de l’histoire, d’autant plus en temps de troubles. « Bien sûr, la Jérusalem céleste est invisible, mais elle se construit progressivement dans l’histoire par un processus de conversion », appuie Jean-Marie Salamito, évoquant les chiffres de la progression du catholicisme dans le monde, publiés chaque année par le Vatican.

 

« Aime et fais ce que tu veux » : Quand saint Augustin commente la Première Épître de Jean

Christel Juquois in  » La Croix « 

Quand et pourquoi Augustin a-t-il composé un commentaire de la Première Épître de Jean ?

Les dix traités qui composent le Commentaire de la Première Épître de saint Jean sont dix sermons adressés aux paroissiens d’Augustin, et particulièrement aux néophytes qui viennent d’être baptisés dans la nuit de Pâques de l’an 407. Dans l’introduction de l’édition de la Bibliothèque augustinienne (2008), le théologien Daniel Dideberg (1935-2020) expliquait : « Pour le prédicateur africain, il ne suffit pas d’avoir reçu ces divers sacrements (le baptême et l’eucharistie, NDLR). Il faut encore posséder leur fruit, leur vertu qui est la charité. » Augustin a donc proposé à son auditoire un commentaire, verset par verset, de l’Épître de Jean. Il y développe un formidable enseignement théologique et spirituel sur l’amour.

Une autre raison a poussé Augustin à cette prédication. Depuis la dernière grande persécution des chrétiens dans l’Empire romain, cent ans plus tôt, l’Église d’Afrique est déchirée par ce que l’on a appelé la crise donatiste. Cette crise a provoqué « un schisme de plus d’un siècle entre les donatistes (du nom de Donat, leur premier chef de file), qui se considéraient comme les héritiers des martyrs et qui avaient conservé la tradition nord-africaine de rebaptiser les schismatiques ; et les catholiques, dont ils accusent les responsables d’avoir collaboré avec les autorités romaines au moment des persécutions », explique le père Nicolas Potteau, assomptionniste (2). Aux donatistes qui se pensaient les seuls légitimes dans l’Église, Augustin reproche leur « haine fraternelle » et appelle à la communion de l’Église que permet l’amour fraternel.

Qu’est-ce que la charité, ou l’amour, selon Augustin ?

« Dieu est amour », écrit saint Jean à deux reprises, dans le 4e chapitre de sa Première Lettre (v. 8 et 16). Cette affirmation d’un Dieu amour (agapè en grec, dilectio en latin), unique dans le Nouveau Testament, se fonde sur le « suprême témoignage d’amour » que le Christ a donné à l’humanité en mourant pour elle sur la croix : « C’est donc la charité qui est le motif de l’Incarnation », expliquait Paul Agaësse (1905-1979) dans l’introduction au Commentaire édité dans la collection Sources chrétiennes (Cerf, 1961).

Cette affirmation d’un Dieu amour n’ouvre pas, dans le Commentaire, sur une réflexion sur la nature du Christ (Augustin le fait dans d’autres écrits), mais sur une exhortation à pratiquer la charité. Pourquoi ? Parce que, selon la suite du verset 16 de Jean, « qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui ». Nul n’a vu Dieu, explique Augustin, « et cependant (…) il a des mains : ce sont celles qui tendent l’aumône au pauvre. Il a des yeux : c’est avec leur regard qu’il comprend l’indigent » (traité VIII, 10). Pratiquer la charité, c’est vivre en communion avec Dieu. C’est la seule porte ouverte, avec la foi, vers le salut. Foi et charité vont de pair : « La foi sans les œuvres n’assure pas le salut. Or l’œuvre de la foi, c’est l’amour lui-même » (tr. X, 1). Qu’est-ce qu’aimer veut dire ?

« Aime et fais ce que tu veux », écrit Augustin (tr. VII, 8). Cet adage célèbre pourrait laisser croire que, du moment qu’on aime, peu importe ce que l’on fait. En réalité, faire ce que l’on veut vraiment, quand on est accordé à l’amour de Dieu, c’est aimer. Comme l’explique Isabelle Bochet (3), « si je suis habité par un amour désintéressé de Dieu et du prochain, alors je ne peux faire que le bien, parce que l’amour est la racine de l’agir » (cf. tr. VII, 6). C’est à l’aune de la charité que se mesure la valeur d’un acte : « Si tu te tais, tu te tais par amour ; si tu cries, tu cries par amour ; si tu corriges, tu corriges par amour » (tr. VII, 8).

« Pour Augustin, un même acte peut être bon ou mauvais. Tout procède de l’intention qui le motive », explique Nicolas Potteau, rappelant que le précepte d’Augustin s’inscrit dans un traité où il est beaucoup question de « correction fraternelle ». Pratiquer la charité, c’est aussi « corriger » ses enfants, remettre ses frères dans le droit chemin quand on les voit s’égarer, vouloir le bien d’autrui – même si autrui ne le veut pas lui-même. « Ce qui suppose qu’on corrige seulement quand ne pas le faire serait manquer à l’amour, comme un père qui laisserait son enfant se mettre en danger par peur de le mécontenter », résume le père Potteau, insistant sur le caractère « fraternel » de la correction.

Comment l’être humain, marqué par le péché, peut-il parvenir à l’amour ?

Livré à lui-même, l’homme est « ténèbres » (tr. 1, 4). Pour faire entrer la lumière et accéder à Dieu, il a le secours du Christ. Encore faut-il se tenir dans la vérité, c’est-à-dire dans la lumière, explique Augustin, en reconnaissant que l’on est pécheur : « Avant tout, donc, faisons l’aveu de nos péchés ; puis ayons la charité, (…)car la charité seule fait disparaître notre culpabilité. » (tr. I, 6)

« Pour Augustin, rappelle Isabelle Bochet, la perfection chrétienne, c’est la perfection de l’amour », qui culmine dans « l’amour de ses ennemis » et dans l’imitation du don que le Christ a fait de sa vie. Certes, personne n’échappe à la marque du péché, mais le Christ nous a rachetés et ce faisant, « il a complètement changé notre avenir », écrit Augustin (tr. II, 10). « La perfection de l’amour ici-bas ne peut être que celle de l’homme en route vers l’amour parfait que nous vivrons quand nous serons dans la vision de Dieu », poursuit Isabelle Bochet. « Pour tous les fidèles qui cherchent la patrie, ce monde est ce que fut le désert pour le peuple d’Israël. Sans doute ils erraient encore (…), mais sous la conduite de Dieu ils ne pouvaient s’égarer », assure Augustin (tr. VII, 1).

(1) Daniel Dideberg (1935-2020) est un théologien jésuite, ancien directeur de la Nouvelle Revue théologique.

(2) Auteur de Augustin, lecteur et interprète du Livre d’Isaïe, Institut d’études augustiniennes (2025, 600 p., 90 €), provincial d’Europe des augustins de l’Assomption (propriétaires du groupe Bayard).

(3) Membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier, vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes, professeure aux Facultés Loyola Paris, autrice de plusieurs ouvrages aux Éditions de l’Institut d’études augustiniennes.

« De la Trinité » : saint Augustin, premier théologien de ce mystère de la foi

Guillaume Daudé in « La Croix »

Comment Augustin clarifie ce qu’un chrétien peut comprendre de la Trinité ?

Dans De la trinité (De trinitate), Augustin cherche à clarifier ce qu’un chrétien peut comprendre de ce mystère de la foi. Dans une première partie dogmatique (du livre I au livre VII), il s’efforce de montrer l’égalité des trois personnes de la Trinité, qui sont « d’une seule et même substance ou essence », écrit-il. Du livre I à IV, en s’appuyant sur les Écritures, il médite sur les apparitions de Dieu et les missions respectives du Fils et de l’Esprit pour montrer leur égalité. Du livre V à VII, il réfute l’idée d’une supériorité du Père sur le Fils, défendue alors par les ariens, et démontre l’égalité des trois personnes en recourant aux qualificatifs de sagesse, d’éternité ou de bonté qui s’appliquent aux trois de la même manière.

La deuxième grande partie – du livre VIII au livre XV – est « une enquête plus intérieure à partir de l’image de Dieu dans l’âme, souvent interprétée à tort comme une suite d’analogies psychologiques », selon Isabelle Bochet (1). Cette partie correspond plutôt à « une forme d’exercice spirituel dans lequel l’esprit humain se purifie pour se rendre peu à peu apte à contempler quelque chose du mystère trinitaire », explique-t-elle.

Pour Augustin, l’homme ayant été fait à l’image de Dieu, on peut trouver dans l’âme humaine une image de la Trinité. Sa démarche est anagogique (une ascension vers Dieu) mais aussi critique (chaque image est insuffisante). Augustin tente de décrire le rapport dynamique d’amour qui existe, selon lui, entre l’homme et Dieu : « C’est dans la mesure où l’âme s’efforce de tendre vers Dieu qu’elle va refléter d’une certaine manière quelque chose du mystère trinitaire », résume Isabelle Bochet.

Dans quel contexte écrit-il « De la trinité » ?

Quand Augustin commence son œuvre, en 399, il mûrit le projet d’expliciter la foi en la Trinité depuis longtemps, alors que le IVe siècle a été marqué par la crise de l’arianisme. « C’est une œuvre de recherche, et non de circonstance ; un ouvrage difficile, qu’il a mis très longtemps à rédiger », selon Isabelle Bochet.

Certes, en Orient, le concile de Nicée (325) a établi l’égalité du Père et du Fils, et celui de Constantinople (381) l’égalité de l’Esprit avec le Père et le Fils. Mais d’autres vagues d’arianisme submergent l’Occident, du fait de l’arrivée de peuples barbares ariens. Jésus, même quand il est reconnu Dieu, n’est pas considéré comme l’égal du Père. « Cette erreur correspond à une tendance assez naturelle chez l’homme de l’Antiquité tardive, qu’il soit chrétien ou païen, qui a une très haute idée de la transcendance divine, notamment sous l’influence du néoplatonisme », explique le théologien Jérôme Alexandre (2).

Quelle nouveauté Augustin apporte-t-il à la réflexion sur la Trinité ?

Alors que beaucoup de chrétiens de son époque ont tendance à se représenter trois entités divines distinctes et indépendantes, Augustin conçoit une unité d’opération entre les trois personnes, à l’image des trois facultés de l’âme : la mémoire, l’intelligence et la volonté peuvent se distinguer mais fonctionnent toujours ensemble.

La mise en avant conceptuelle puis expérimentale de Dieu comme relation est, pour Jérôme Alexandre, une autre nouveauté d’Augustin. L’approfondissement de cette notion est lié à une difficulté de traduction de la formulation dogmatique grecque – une seule ousia et trois hypostases – vers le latin – une seule substantia et trois personae. Or, ce dernier mot vient d’un terme signifiant le masque, et peut donc désigner des modalités différentes d’être d’un unique Dieu qui serait la substance, alors que l’orthodoxie insiste sur la réalité de la distinction des trois personnes, sans toutefois les séparer.

Une personne se définit par ses relations par rapport aux autres. Mais alors que, pour chaque être humain, la qualité de personne désigne un mode extérieur à son être, elle définit, dans le cas de Dieu, la substance divine.« C’est en tant que relation que Dieu est par essence »,résume le théologien. Pour Augustin, ces difficultés montrent que tout langage est impropre à parler de Dieu.

La définition et la place attribuée à l’Esprit Saint constituent un dernier apport majeur d’Augustin. L’Esprit est le lien relationnel entre le Père et le Fils, le nom qui permet de dire que leur relation est d’amour, explique Jérôme Alexandre. Et, en même temps, il établit le lien avec la Créature. La charité est en effet une capacité d’ouverture à autre que soi. L’Esprit rend ainsi compte d’un Dieu créateur qui est, en réalité, une Trinité créatrice. Il est Celui qui fait l’unité entre les personnes de la Trinité et entre Dieu et nous. Augustin en déduit ainsi une équivalence entre le commandement d’aimer Dieu et celui d’aimer le prochain comme soi-même. « L’Esprit, qui est commun au Père et au Fils, est aussi celui des enfants de Dieu qui entrent dans la filiation divine en éprouvant l’amour d’eux-mêmes, du prochain, de Dieu », résume le théologien.

Pourquoi lire cette œuvre aujourd’hui ?

Augustin est le premier grand penseur de la Trinité, dont il pose les fondamentaux, repris notamment par Thomas d’Aquin. Si la lecture de cette œuvre difficile est destinée aux théologiens et philosophes expérimentés, le Sermon 52 en constitue un exposé simplifié, accessible à tous. Augustin est « un théologien existentiel qui nous parle de notre vie de foi, davantage que les médiévaux, en accordant les vérités dogmatiques avec l’Évangile vécu », souligne Jérôme Alexandre.

(1) Professeure aux Facultés Loyola Paris et chercheuse de l’Institut d’études augustiniennes, membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier.

(2) Professeur à la Faculté Notre-Dame du Collège des Bernardins.

Les « Commentaires des Psaumes » de saint Augustin, un guide pour les chercheurs de Dieu

Christel Juquois in  » La Croix « 

Pourquoi Augustin a-t-il commenté les Psaumes ?

Saint Augustin a été comme ébloui par les Psaumes ; évoquant le temps qui a suivi sa conversion, il s’exclame dans les Confessions : « Quels cris je poussais vers toi dans ces Psaumes et comme je prenais feu à leur contact ! » (IX, 4, 8). Ces textes sont pour lui comme un miroir où il se reconnaît, comme l’explique Isabelle Bochet (1) : il y trouve l’expression de son propre désir, de ses sentiments, de ses questions, de ses cris vers Dieu. Les Psaumes expriment en effet toute la gamme des sentiments humains, même les plus négatifs, « sous une forme concrète, vécue par des êtres en chair et en os », écrivait Marcel Neusch (2).

Mais dans « ces divins cantiques qui font les délices de notre esprit »(Comm. du psaume 145, 1), une autre voix se laisse entendre : « Toujours ou presque toujours, il nous faut entendre la voix du Christ dans les Psaumes » (Comm. du psaume 58, 2). « L’Incarnation est au cœur de la lecture d’Augustin, explique Isabelle Bochet : le Christ y parle selon sa nature humaine ou selon sa nature divine ; il peut parler en son propre nom, comme tête du corps, ou au nom de ses membres, c’est-à-dire de tous ceux qui constituent l’Église, corps du Christ. » Ainsi peut-on entendre, derrière la voix du psalmiste qui se désole de sa faiblesse, la voix du Christ qui a assumé la condition humaine, et qui lui-même a prié ces textes comme l’indiquent les Évangiles.

Quels enseignements Augustin tire-t-il des Psaumes ?

Lus à travers le prisme du Nouveau Testament, entendus comme la voix du Christ lui-même, les Psaumes sont pour Augustin des figures de sa propre expérience et de celle de ses lecteurs, appelés « à en reconnaître l’accomplissement en eux-mêmes », explique Isabelle Bochet. Ainsi, le passage de la mer Rouge évoqué dans le psaume 113 est une figure du baptême : les Égyptiens engloutis par la mer figurent « nos péchés, que le baptême efface et submerge » (Comm. du psaume 113, s. 1, 4). David est la figure du Christ. Jérusalem, ou Sion, dont il est souvent fait mention dans les Psaumes, celle de l’Église. Ces figures nous parlent déjà de ce qui s’accomplit dans le Nouveau Testament. La croix du Christ est la clé qui ouvre l’Ancien Testament. Les Commentaires sont « un lieu de formation théologique : Augustin y rappelle des vérités fondamentales sur l’Incarnation, sur l’Église, sur la Trinité… », résume Isabelle Bochet.

Surtout, les Psaumes ont pour le « docteur de la grâce » une vertu thérapeutique : « Toute maladie de l’âme trouve son remède dans les Écritures » (Comm. du psaume 36, s. 1, 3). Ces maladies, « ce sont tous nos désirs désordonnés », explique Isabelle Bochet. Dans le psaume 72 (73), par exemple, le psalmiste se désole. Il ne comprend pas « le succès des impies » tandis que lui qui a « gardé (son) cœur pur » est « frappé chaque jour ». C’est en entrant « dans la demeure de Dieu » qu’il ouvre les yeux : les bienfaits accordés aux méchants ne sont que « des bonheurs illusoires », expliquait Marcel Neusch. Le psalmiste s’écrie : « Moi je suis toujours avec toi, avec toi qui as saisi ma main droite (…). Ma part, le roc de mon cœur, c’est Dieu pour toujours. »

Que provoquent-ils chez leurs lecteurs ?

Ainsi, pour Augustin, le psaume fait parcourir à son lecteur, invité à « s’(en) abreuver comme d’une potion salutaire » (Comm. du psaume 36, s. 1, 3), un véritable chemin de guérison spirituelle. « De même que dans le psaume on voit la transformation du psalmiste, celui qui lit le psaume peut se laisser transformer à son tour », explique Isabelle Bochet. Le lecteur découvre ainsi que « Dieu exauce toujours notre prière, expliquait Marcel Neusch, non pas selon notre volonté, mais selon ce qu’il juge bon pour notre salut ». Apprendre à ne « demander à Dieu rien d’autre que Dieu », c’est un des nombreux fruits spirituels de la lecture des Psaumes.

« Si les Psaumes continuent à être inlassablement médités et chantés dans l’Église, ce n’est pas seulement en raison de leur beauté littéraire ou musicale, mais parce qu’ils sont un livre de vie, assurait Marcel Neusch. Il ne suffit pas de les chanter. Ils appellent à une conversion. » En faisant grandir chez leurs lecteurs la vertu d’humilité, ces « hymnes de piété qui bannissent l’esprit d’orgueil » (Confessions IX, 4, 8) ouvrent à Dieu les chemins du cœur et de l’intériorité humains. Pour Augustin, suivant les mots de saint Paul (cf. Rm 12, 2), « dire les Psaumes avec le Christ, assure Isabelle Bochet, c’est se laisser progressivement arracher au “vieil homme” et se laisser recréer en lui pour devenir “un homme nouveau” ».

(1) Membre de la communauté apostolique Saint-François-Xavier, vice-présidente de l’Institut d’études augustiniennes, professeure aux Facultés Loyola Paris, autrice de plusieurs ouvrages publiés par l’Institut d’études augustiniennes.

(2) Marcel Neusch (1935-2015) est un religieux des Augustins de l’Assomption, membre fondateur et ancien rédacteur en chef de la revue Itinéraires augustiniens. In « L’Existence humaine au miroir des Psaumes », Itinéraires augustiniens, n° 51, janvier 2014.

La « Lettre à Proba » : apprendre à prier avec saint Augustin

Guillaume Daudé in « La Croix »

Quel est le sujet de la Lettre à Proba ?

Ce texte, écrit par Augustin vers 412, est adressé à une veuve issue d’une riche famille romaine, Proba, qui a demandé à l’évêque d’Hippone ses conseils spirituels, en faisant sienne la remarque de saint Paul : « Nous ne savons pas prier comme il faut » (Romains 8, 26). La réponse d’Augustin n’est pas privée ; elle doit être comprise comme l’équivalent d’un traité sur la prière, qu’il n’a justement jamais écrit, contrairement aux autres Pères de l’Église.

Pourquoi prier Dieu, puisqu’il connaît mieux nos besoins que nous-mêmes ?

« Si la prière a acquis aujourd’hui le sens plus large de s’adresser à Dieu et peut prendre d’autres formes comme la louange, cependant la demande exprimant notre dépendance est la forme fondamentale de la prière », explique le frère Vermès. Pour Augustin, prier, c’est demander ce qui nous manque, c’est-à-dire Dieu lui-même. Une idée certes classique chez les Pères de l’Église, mais qui est réaffirmée dans le contexte de la controverse contre Pélage, à partir de 411. Alors que ce dernier insiste sur les propres capacités de l’homme pour pouvoir atteindre Dieu, pour Augustin, l’homme est impuissant sans l’assistance de la grâce divine, qu’il doit demander dans sa prière.

Cependant, pourquoi exprimer nos demandes à Dieu, alors qu’il nous connaît mieux que nous-mêmes ? La réponse d’Augustin à cette objection est la véritable nouveauté de son propos, selon le frère Vermès. « Pour Augustin, la prière ne sert pas à informer Dieu de nos besoins, mais à nous disposer à le recevoir », explique-t-il. La prière élargit la capacité de notre cœur à accueillir ce que Dieu veut nous donner. Par la prière, Dieu veut exciter notre désir, qui est une tension vers un objet qui nous manque. Rappelant la demande de saint Paul de « prier sans cesse », Augustin évoque les moines du désert en Égypte qui prononcent continuellement des courtes prières. L’important n’est pas ce qu’ils disent, mais le fait qu’ils soutiennent leur attention vers Dieu, grâce à ces paroles. « Prier sans cesse, c’est en fait désirer sans cesse », résume le frère Vermès. De même, dans la prière du Notre Père, lorsque nous demandons « que ton règne vienne », nous cultivons notre désir de l’advenue de ce règne. Le fait de demander nous rend ainsi davantage capables de recevoir.

Pourquoi Dieu n’exauce-t-il pas toujours notre prière ?

Dieu paraît parfois silencieux face à notre prière. Nous risquons alors de nous décourager et de juger notre prière inutile. L’expérience du non-exaucement de la prière correspond, pour Augustin, à ce qu’a vécu saint Paul, qui, ayant « une écharde dans la chair », a demandé à Dieu de la lui enlever (2 Corinthiens 12, 7-8). Cependant, Dieu ne l’a pas exaucé et lui a répondu : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Nous pouvons ainsi demander à Dieu d’écarter une épreuve, tout en ayant conscience qu’il ne l’écartera peut-être pas, pour un bien plus grand encore.

Pour Augustin, nous ne connaissons pas la volonté de Dieu et ce dont nous avons réellement besoin, explique le frère Garcia. Face à ce mystère, Augustin nous invite à adopter une « ignorance savante » et à prendre pour modèle l’attitude de Jésus lors de son agonie au mont des Oliviers : « Après avoir dit : ”Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi”, il redressa cette volonté humaine qu’il possédait en vertu de l’homme qu’il s’était uni et ajouta aussitôt : ”Cependant non pas ce que je veux, mais ce que tu veux, Père” », écrit-il.

(1) Directeur de La Ciudad de Dios-Revista Agustiniana (Madrid).
(2) Maître de conférences aux Facultés Loyola Paris, membre de l’Institut d’études augustiniennes.

Pourquoi prier ?

« C’est celui qui sait donner de bonnes choses à ses fils qui nous oblige à demander, à chercher, à frapper. Pourquoi Dieu agit-il ainsi, puisqu’il connaît ce qui nous est nécessaire, avant même que nous le lui demandions ? Nous pourrions nous en inquiéter, si nous ne comprenions pas que le Seigneur, notre Dieu, n’a certes pas besoin que nous lui fassions connaître notre volonté car il ne peut l’ignorer, mais qu’il veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare. Or ce qu’il nous prépare est chose fort grande, et nous sommes bien petits et bien étroits pour le recevoir. »

Extrait de la Lettre à Proba, de saint Augustin

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Publié le 13 janvier 2026